Cours 35 Endocardite & rythmologie ⏱ 26 min

Troubles du rythme cardiaque : des tachycardies supraventriculaires aux troubles conductifs

Lire un tracé, nommer l'arythmie, mesurer le risque : du battement anarchique de l'oreillette au silence brutal du bloc complet

🎯 Objectifs pédagogiques
  • Décrire les critères électrocardiographiques du rythme sinusal normal et définir précisément bradycardie, tachycardie, arythmie, bradyarythmie et tachyarythmie.
  • Expliquer les trois mécanismes physiopathologiques fondamentaux des arythmies : automatisme anormal, activité déclenchée et réentrée, et les relier aux principales arythmies rencontrées.
  • Reconnaître sur un ECG une tachycardie sinusale, une fibrillation auriculaire, un flutter auriculaire et une tachycardie jonctionnelle à partir de l'activité auriculaire et de la régularité ventriculaire.
  • Identifier une extrasystole ventriculaire et énumérer ses critères de gravité, en pondérant leur valeur par le contexte cardiaque sous-jacent.
  • Affirmer le diagnostic de tachycardie ventriculaire devant une tachycardie régulière à QRS larges et reconnaître une fibrillation ventriculaire comme une urgence absolue.
  • Classer un bloc auriculo-ventriculaire en 1er, 2e (Mobitz I et II) et 3e degré, et en déduire le siège probable et le pronostic.
  • Reconnaître une syncope d'Adams-Stokes et ses équivalents mineurs, et en tirer les conséquences thérapeutiques immédiates.
  • Hiérarchiser la prise en charge d'un trouble du rythme : évaluation de la tolérance, traitement étiologique, prévention thromboembolique et indication d'un stimulateur cardiaque.
  • Lire un tracé ECG en vérifiant sa vitesse de déroulement et son étalonnage, et calculer une fréquence cardiaque sur un rythme régulier ou irrégulier.
  • Diagnostiquer une dysfonction sinusale ou une maladie de l'oreillette et distinguer une bradycardie physiologique d'une bradycardie pathologique.
  • Décrire les moyens thérapeutiques disponibles devant un trouble du rythme : manœuvres vagales, antiarythmiques, cardioversion, ablation par cathéter, stimulation cardiaque définitive et défibrillateur automatique implantable.
Mots-clés troubles du rythme cardiaquefibrillation auriculaireflutter auriculairetachycardie supraventriculairemaladie de Bouveretextrasystole ventriculairetachycardie ventriculairefibrillation ventriculairebloc auriculo-ventriculaireLuciani-WenckebachMobitzsyncope d'Adams-Stokespacemakerchoc électrique externeECGréentréeanticoagulationCHA2DS2-VAScarythmiedissociation auriculo-ventriculairetachycardie atrialeWolff-Parkinson-Whitetorsades de pointescardioversionablation par cathéterdéfibrillateur automatique implantabledysfonction sinusalerythme idioventriculaire accéléré

1. Introduction : un chapitre où l'ECG décide de tout

Qu'ils surviennent sur un cœur sain ou pathologique, bénins ou potentiellement mortels, les troubles du rythme posent trois problèmes : diagnostique (identifier l'arythmie, presque entièrement sur l'électrocardiogramme), pronostique (distinguer le bénin de ce qui expose à la mort subite ou à l'AVC) et thérapeutique (abstention, médicament, ablation ou dispositif implantable). Malgré des outils nouveaux, la porte d'entrée reste la même depuis Einthoven : un tracé, deux questions. Où est l'activité auriculaire ? Quelle est la relation entre oreillettes et ventricules ?

Le plan suit cet ordre : le tracé normal ; les trois mécanismes des arythmies ; les arythmies étage par étage, de l'oreillette au ventricule ; les troubles de la conduction ; la démarche diagnostique et le traitement. Un principe traverse tout le cours : on ne traite pas une arythmie sur une conviction clinique, on la traite sur un tracé — et ce tracé, c'est pendant la crise qu'il faut l'obtenir.

2. Rappels indispensables : le rythme sinusal normal

2.1. Le tissu de conduction et la hiérarchie des automatismes

L'activité électrique naît dans le nœud sinusal, à la jonction de la veine cave supérieure et de l'oreillette droite, gagne les deux oreillettes, puis converge vers le nœud auriculo-ventriculaire qui ralentit délibérément l'influx — retard visible sous le segment PR, laissant aux oreillettes le temps de vider leur contenu dans les ventricules. L'influx emprunte ensuite le tronc du faisceau de His (branche droite, branche gauche — elle-même en faisceaux antérieur et postérieur), puis le réseau de Purkinje, qui active les deux ventricules presque simultanément : d'où la finesse du QRS normal.

Ces structures sont douées d'automatisme à des vitesses décroissantes : nœud sinusal 60 à 100/min, jonction auriculo-ventriculaire 40 à 60/min, réseau de His-Purkinje 20 à 40/min. Le plus rapide impose son rythme aux autres : la défaillance d'un étage produit un rythme d'échappement né de l'étage inférieur, d'autant plus lent, large et instable que ce relais est bas.

Une seule porte entre les oreillettes et les ventricules Chez le sujet normal, le squelette fibreux isole électriquement les oreillettes des ventricules : le nœud auriculo-ventriculaire est le seul passage. C'est parce que cette porte filtre que la fibrillation auriculaire ne tue pas le patient et que les freinateurs du nœud contrôlent la fréquence ventriculaire. Et c'est parce qu'une voie accessoire constitue une seconde porte, qui ne filtre rien, que la même fibrillation devient une urgence vitale chez un patient préexcité.

2.2. Ce que l'électrocardiogramme enregistre : vecteurs et dérivations

L'inscription est positive quand le vecteur de dépolarisation se dirige vers l'électrode exploratrice, négative quand il s'en éloigne : trois vecteurs successifs (initial, principal, terminal) expliquent ainsi la morphologie du QRS.

Quatre électrodes de membre génèrent les six dérivations frontales : trois bipolaires (DI, DII, DIII, triangle d'Einthoven) et trois unipolaires augmentées (aVR, aVL, aVF). Six précordiales explorent le plan horizontal : V1 au 4ᵉ espace intercostal droit, V2 en miroir à gauche, V4 au 5ᵉ espace sur la ligne médioclaviculaire, V3 entre V2 et V4, V5 sur la ligne axillaire antérieure, V6 sur la ligne axillaire moyenne. Le double triaxe de Bailey chiffre les axes frontaux : aVR à −150°, aVL à −30°, DI à 0°, DII à +60°, aVF à +90°, DIII à +120° — cette rosace situe un axe dirigé vers le bas et la gauche (rythme sinusal) ou vers le haut (activation remontant des ventricules ou du bas des oreillettes).

2.3. Lire le papier : étalonnage, vitesse et mesures

Aucune mesure n'a de sens sans vérifier d'abord la vitesse de déroulement, standard à 25 mm/s, et l'étalonnage en amplitude, standard à 10 mm pour 1 mV. Un petit carreau (1 mm) vaut 0,04 s et 0,1 mV ; un grand carreau (5 mm) vaut 0,2 s et 0,5 mV : un PR de 0,20 s, c'est un grand carreau ; un QRS de 0,12 s, trois petits carreaux.

ÉlémentCe qu'il traduitValeurs normales chez l'adulteCe qu'un écart annonce
Onde PDépolarisation des deux oreillettesDurée < 0,12 s ; amplitude < 2,5 mm en DII ; positive en DI, DII et aVFLarge et bifide : dilatation de l'oreillette gauche. Ample et pointue : dilatation de l'oreillette droite. Négative en DII : origine non sinusale
Intervalle PRTemps de conduction auriculo-ventriculaire0,12 à 0,20 s, constant> 0,20 s : bloc auriculo-ventriculaire du 1ᵉʳ degré. < 0,12 s avec empâtement initial du QRS : préexcitation
Complexe QRSDépolarisation ventriculaire< 0,12 s (0,08 s en moyenne)≥ 0,12 s : origine ventriculaire, bloc de branche, préexcitation ou stimulation par un appareil
Segment STPhase de plateau de la repolarisationIsoélectriqueSus-décalage ou sous-décalage : ischémie myocardique (cours 30 de cette discipline, Syndromes coronariens aigus)
Onde T et intervalle QTRepolarisation ventriculaireLe QT varie avec la fréquence ; QT corrigé ≤ 440 ms chez l'homme, ≤ 460 ms chez la femmeQT corrigé > 480 ms : terrain de torsades de pointes. Onde T négative : ischémie, surcharge, séquelle

Sur un rythme régulier, la fréquence vaut 300 divisé par le nombre de grands carreaux séparant deux ondes R, ou 1 500 divisé par le nombre de petits carreaux. Sur un rythme irrégulier (fibrillation auriculaire), on compte les QRS sur six secondes et on multiplie par dix. Le QT corrigé s'obtient par la formule de Bazett (QT mesuré divisé par la racine carrée du RR en secondes). Aucun tracé destiné à l'analyse du rythme n'est complet sans une longue bande de DII.

2.4. Les critères du rythme sinusal

Le rythme sinusal correspond à l'activation physiologique des oreillettes puis des ventricules depuis le nœud sinusal. La dépolarisation se propageant de haut en bas et de droite à gauche, l'onde P est positive en DI, DII et aVF ; chaque onde P est suivie d'un QRS après un délai fixe : PR inférieur à 200 ms (5 petits carreaux) chez l'adulte. La fréquence de repos habituelle se situe entre 60 et 100/min.

Quatre conditions doivent être réunies : une onde P devant chaque QRS, un QRS derrière chaque onde P, une onde P constante et positive en DII, un PR fixe. Il suffit qu'une seule manque pour que le rythme ne soit plus sinusal — la première question devient alors : où est passée l'activité auriculaire ?

Vocabulaire à ne pas confondre Bradycardie : fréquence < 60/min. Tachycardie : fréquence > 100/min. Arythmie : au sens strict, rythme irrégulier ; en pratique, synonyme de « trouble du rythme ». Bradyarythmie : rythme lent et irrégulier. Tachyarythmie : rythme rapide et irrégulier.

3. Physiopathologie : trois mécanismes, pas davantage

Toutes les arythmies se ramènent à trois mécanismes élémentaires.

1. L'automatisme anormal. Les cellules douées d'automatisme — nœud sinusal, jonction auriculo-ventriculaire, réseau de His-Purkinje — ont une dépolarisation diastolique lente (phase 4), normalement plus rapide au nœud sinusal, qui impose son rythme ; le myocarde contractile ordinaire en est dépourvu, sauf en pathologie. Si un foyer ectopique accélère sa phase 4 (catécholamines, ischémie, distension, hypokaliémie), il prend le commandement : mécanisme de la tachycardie sinusale, de tachycardies atriales et des rythmes d'échappement, à début et fin progressifs, « en échauffement ».

2. L'activité déclenchée. Une post-dépolarisation atteint le seuil et engendre un battement supplémentaire. Précoce, sur une repolarisation allongée (QT long, torsades de pointes) ; tardive, par surcharge calcique (intoxication digitalique, hyperadrénergie).

3. La réentrée, de loin le mécanisme le plus fréquent, exige deux voies distinctes, un bloc unidirectionnel sur l'une, et une conduction assez lente sur l'autre pour que le tissu bloqué soit redevenu excitable quand l'onde y revient : l'influx tourne en boucle et entretient la tachycardie. Mécanisme du flutter (macro-réentrée autour de l'anneau tricuspide), de la tachycardie jonctionnelle (nœud ou voie accessoire) et de la plupart des TV post-infarctus (autour d'une cicatrice). Ces tachycardies débutent et s'arrêtent brutalement, et sont accessibles à l'ablation, qui détruit un maillon obligatoire du circuit.

Figure 1 — Les trois mécanismes fondamentaux des arythmies cardiaques : automatisme anormal, activité déclenchée, réentrée

La fibrillation auriculaire y ajoute une combinaison propre : des foyers d'hyperexcitabilité, le plus souvent aux veines pulmonaires, la déclenchent, qu'un substrat remodelé (dilatation, fibrose) entretient par de multiples ondelettes de réentrée — double étage, gâchette et substrat, d'où l'efficacité de l'isolation des veines pulmonaires et l'importance de traiter la cardiopathie sous-jacente.

MécanismeComment l'accès commence et finitArythmies typiquesCe que le mécanisme change au traitement
Automatisme anormalProgressivement, « en échauffement » puis en décélérationTachycardie sinusale, tachycardies atriales focales, rythmes d'échappementOn traite la cause et le terrain. Un choc électrique ne règle rien durablement : le foyer reprend aussitôt
Activité déclenchéeSur une extrasystole, souvent après une pause (séquence court-long-court)Torsades de pointes, arythmies de l'intoxication digitaliqueOn corrige ce qui allonge le QT ou surcharge la cellule : magnésium, kaliémie, arrêt du médicament, accélération de la fréquence
RéentréeBrusquement, « comme un interrupteur », dans les deux sensFlutter, tachycardie jonctionnelle, tachycardie sur voie accessoire, tachycardie ventriculaire post-infarctusSelon que le circuit emprunte ou non le nœud auriculo-ventriculaire. Jonctionnelle et voie accessoire l'empruntent : manœuvres vagales et adénosine y sont efficaces. Flutter et TV post-infarctus n'empruntent pas le nœud : choc électrique, antiarythmiques ou ablation selon le contexte — l'ablation guérit surtout le flutter ; pour la TV sur cicatrice, le défibrillateur implantable prime en prévention de la mort subite

4. Classification topographique

La classification la plus utile est anatomique : arythmies de l'étage auriculaire et de l'étage jonctionnel (tachycardies supraventriculaires, TSV, à QRS fins) et arythmies de l'étage ventriculaire (QRS larges). Les troubles conductifs forment un chapitre distinct, celui des bradycardies.

Cette frontière passe par la bifurcation du faisceau de His. Au-dessus, l'influx emprunte le réseau normal — QRS fin, quelle que soit la vitesse auriculaire. Au-dessous, il se propage de proche en proche dans le myocarde ordinaire, plus lentement : le QRS s'élargit. La largeur du QRS n'indique donc pas la gravité, elle indique le lieu de naissance — mais les arythmies nées sous le His étant les plus dangereuses, les deux se confondent.

Auriculaire : tachycardie sinusale, extrasystoles auriculaires, tachycardie atriale, flutter, fibrillation. Jonctionnel : réentrées intranodale ou sur voie accessoire, extrasystoles et échappements jonctionnels. Ventriculaire : extrasystoles, tachycardie et fibrillation ventriculaires, torsades de pointes. Conduction : dysfonction sinusale, blocs auriculo-ventriculaires, blocs de branche — le problème n'y est pas un excès d'influx, mais sa transmission.

Exception à connaître : une TSV peut donner des QRS larges (bloc de branche préexistant, aberration liée à la vitesse, conduction par voie accessoire) — l'inverse est rare, d'où la règle de sécurité énoncée plus loin.

5. Reconnaître cliniquement : de la palpitation au diagnostic

L'électrocardiogramme tranche, mais c'est l'interrogatoire qui décide de le demander et, souvent, donne le diagnostic avant le tracé : un début brusque, un cœur régulier et rapide, une fin brusque suivie d'une envie d'uriner, et le patient a déjà nommé sa maladie de Bouveret.

5.1. L'interrogatoire : ce qu'il faut faire préciser

Six points, toujours dans le même ordre : circonstances (effort, repos, sommeil, émotion, alcool, fièvre) ; début et fin (brusque ou progressif) ; régularité perçue (faites battre la mesure sur la table, plus fiable que le mot employé) ; fréquence et durée ; signes d'accompagnement (polyurie de fin de crise, angoisse, douleur thoracique, dyspnée, malaise, perte de connaissance) ; antécédents et traitements (cardiopathie, valvulopathie, hyperthyroïdie, apnées du sommeil, médicaments bradycardisants ou allongeant le QT, antécédent familial de mort subite précoce).

Ce que décrit le patientCe que cela oriente
Début et fin brusques, rythme régulier et rapide, polyurie en fin de crise, sujet jeuneTachycardie jonctionnelle par réentrée (maladie de Bouveret)
Palpitations irrégulières, « désordonnées », d'intensité variable — ou aucune plainte du toutFibrillation auriculaire, qui est asymptomatique une fois sur trois environ et peut se révéler par sa complication
Accélération et ralentissement progressifs, dans un contexte de fièvre, d'anémie, d'anxiété ou d'effortTachycardie sinusale : on cherche la cause, on ne traite pas le rythme
Impression d'un battement manqué suivi d'un coup plus fort, au repos, disparaissant à l'effortExtrasystoles, le plus souvent bénignes sur cœur sain
Syncope brutale, sans prodrome, avec récupération immédiate et sans confusionBloc paroxystique ou pause : syncope d'Adams-Stokes, urgence
Syncope à l'effort, ou antécédent familial de mort subite avant 40 ansArythmie ventriculaire sur cardiopathie ou canalopathie : avis spécialisé sans délai

5.2. L'examen physique et les signes de gravité

L'examen commence par la prise simultanée du pouls et de l'auscultation. Une fréquence auscultée supérieure à la fréquence perçue au poignet définit le déficit du pouls : certaines systoles trop précoces n'ouvrent pas la valve aortique — signe classique de FA rapide, qui rappelle qu'un pouls périphérique peut sous-estimer la fréquence réelle. On mesure la pression artérielle, on cherche des signes de choc et d'insuffisance cardiaque, on ausculte les carotides (obligatoire avant tout massage sinocarotidien) et on palpe la thyroïde. Dans un bloc complet, l'intensité du premier bruit varie d'un cycle à l'autre, jusqu'au « bruit de canon » quand la systole auriculaire tombe juste avant la systole ventriculaire.

Cinq constatations imposent de traiter avant d'affiner le diagnostic : hypotension ou état de choc, altération de la conscience, angor, œdème aigu du poumon, syncope (conduite à tenir : section 10).

6. Les tachycardies supraventriculaires

6.1. La tachycardie sinusale

Accélération au-dessus de 100/min avec une activation strictement physiologique : l'ECG est superposable à celui du même sujet au repos, simplement plus rapide. Surtout mécanisme d'adaptation ou de défense : émotion, fièvre, anémie, hyperthyroïdie, insuffisance cardiaque, hypovolémie, embolie pulmonaire, sepsis, ou certains médicaments (atropine, catécholamines, bêta-2-mimétiques). Habituellement asymptomatique.

Le réflexe juste Une tachycardie sinusale n'est presque jamais une maladie en soi : c'est un symptôme. On ne la « traite » pas, on cherche et on traite sa cause. Prescrire un bêtabloquant à un patient en tachycardie sinusale par hypovolémie ou par anémie peut être dangereux.

6.2. Les extrasystoles auriculaires

Onde P prématurée, de morphologie différente de la P sinusale, suivie d'un PR ≥ 0,12 s ; QRS le plus souvent fin. Bénignes sur cœur sain, disparaissant à l'effort ; fréquentes dans le rétrécissement mitral (cours 36 de cette discipline, Rétrécissement mitral : du barrage rhumatismal au traitement percutané) et toute dilatation de l'oreillette gauche, où elles annoncent souvent la fibrillation auriculaire.

Deux pièges. Très précoce, tombant sur un nœud encore réfractaire, elle n'est suivie d'aucun QRS : extrasystole auriculaire bloquée, qui se prend pour un bloc — cherchez la P prématurée déformant l'onde T précédente. Conduite avec un bloc de branche fonctionnel, elle donne un QRS large pris pour une extrasystole ventriculaire — c'est encore la P prématurée qui la démasque.

6.3. La tachycardie atriale

Foyer auriculaire unique hors du nœud sinusal, 130 à 250/min. Activité organisée, ondes P de morphologie différente, et surtout ligne isoélectrique conservée entre deux P — ce qui la sépare du flutter, aux dents de scie continues. Conduction 1/1 ou bloquée, fixe ou variable. Survient sur cardiopathie, en post-opératoire, dans les bronchopneumopathies chroniques et l'intoxication digitalique (association classique à un bloc auriculo-ventriculaire). La tachycardie atriale multifocale (au moins trois morphologies de P, rythme irrégulier) traduit presque toujours une insuffisance respiratoire décompensée.

6.4. La fibrillation auriculaire

Trouble du rythme soutenu le plus fréquent : dépolarisation anarchique des fibres auriculaires, multiples foyers à 400–600/min donnant les ondes f. Les oreillettes deviennent mécaniquement inefficaces (perte du remplissage ventriculaire télédiastolique actif, jusqu'à 20–30 % du débit, et stase dans l'auricule gauche — cours 08, Étude des oreillettes, discipline échocardiographie — source de thrombus), et le nœud, perméabilité variable d'un cycle à l'autre, rend le rythme ventriculaire irrégulier.

ECG : absence totale d'ondes P ; ondes f amples (grosses mailles) ou à peine visibles (petites mailles) ; QRS fins espacés de façon totalement irrégulière — le signe le plus fiable.

Classée selon sa durée — ce qui commande le contrôle du rythme, jamais l'anticoagulation, qui obéit à d'autres règles : premier épisode documenté ; paroxystique, réduction spontanée en moins de sept jours en règle ; persistante, au-delà de sept jours ou cardioversée ; permanente, arythmie acceptée sans retour visé au rythme sinusal. Trois modes de révélation graves, à ne rapporter à la FA que si l'on y pense : AVC ischémique inaugural, décompensation cardiaque d'une cardiopathie équilibrée, ischémie aiguë de membre par embolie.

Étiologies identifiées par la clinique, l'ECG, et surtout l'échocardiographie systématique : rétrécissement et insuffisance mitrale, cardiopathies hypertensives ou coronariennes, myocardiopathies, hyperthyroïdie, péricardite, bronchopneumopathie du sujet âgé, communication interauriculaire. Facteurs déclenchants corrigibles : intoxication alcoolique aiguë, chirurgie récente, infection, embolie pulmonaire, hypokaliémie, obésité, apnées du sommeil.

6.5. Le flutter auriculaire

Mouvement circulaire de dépolarisation dans l'oreillette droite, à 300/min. Disparition des ondes P, remplacées par des ondes F : en DII, DIII, aVF, aspect en dents de scie sans retour à la ligne isoélectrique. Le nœud filtrant ces influx, les QRS fins se répartissent selon des sous-multiples de 300 : conduction 2/1 (la plus fréquente, 150/min), 3/1 (100/min), 4/1 (75/min).

Palpitations, dyspnée d'effort croissante. Mêmes étiologies que la FA ; idiopathique dans environ 25 % des cas. Risque thromboembolique équivalent à celui de la FA, même stratégie antithrombotique.

Deux pièges de lecture. La conduction peut être fixe (RR constants, ressemble à une tachycardie régulière banale) ou variable (RR inégaux, faisant porter à tort le diagnostic de FA). En conduction 2/1 à 150/min, une onde F sur deux se cache dans le QRS ou l'onde T, à chercher en dérivations inférieures et en V1. Une manœuvre vagale ou l'adénosine démasquent les dents de scie sans arrêter le flutter — test diagnostique, pas traitement.

6.6. La tachycardie jonctionnelle (maladie de Bouveret)

TSV naissant à la jonction auriculo-ventriculaire par réentrée : intranodale (double voie du nœud, la plus fréquente), ou sur une voie accessoire (syndrome de Wolff-Parkinson-White). Tableau évocateur : début brusque, rythme régulier autour de 180/min, palpitations, angoisse, parfois douleur précordiale, quelques minutes à quelques heures, fin brusque, parfois polyurie de fin de crise. ECG : QRS fins, parfaitement réguliers, 160 à 230/min. Terrain typique : adulte jeune, cœur sain.

Le circuit empruntant le nœud, les manœuvres vagales l'interrompent : massage sinocarotidien (d'un seul côté, sous contrôle ECG, souffle carotidien et AVC récent éliminés), Valsalva, eau glacée.

Figure 2 — Planche comparative des quatre tachycardies supraventriculaires : reconnaître l'activité auriculaire et la régularité ventriculaire

6.7. Les syndromes de préexcitation : Wolff-Parkinson-White

Une voie accessoire franchit le squelette fibreux et court-circuite le nœud : la plus connue, le faisceau de Kent. Hors crise, l'ECG peut montrer la préexcitation : PR court (< 0,12 s), empâtement initial du QRS (onde delta), QRS élargi — on parle de syndrome de Wolff-Parkinson-White quand elle s'accompagne de tachycardies.

Deux tachycardies de gravité opposée. La plus fréquente, une tachycardie jonctionnelle par réentrée empruntant le nœud dans un sens et la voie accessoire dans l'autre : QRS fins et réguliers, se traite comme un Bouveret. La plus dangereuse, la fibrillation auriculaire conduite par la voie accessoire : tachycardie irrégulière, à QRS larges et de morphologie variable, souvent très rapide — sa période réfractaire, plus courte que celle du nœud, laisse passer des influx normalement filtrés, avec risque de fibrillation ventriculaire. Un RR le plus court inférieur à 250 ms signe une voie à conduction rapide, patient à haut risque. Freinateurs du nœud formellement contre-indiqués (section 10.3) ; traitement curatif : ablation.

6.8. Tableau comparatif des tachycardies supraventriculaires

CaractèreTachycardie sinusaleFibrillation auriculaireFlutter auriculaireTachycardie jonctionnelle
Activité auriculaireOnde P sinusale normaleOndes f anarchiques, 400–600/minOndes F en dents de scie, 300/minP rétrograde souvent invisible
Ligne isoélectriquePrésenteTrémulanteAbsente (dents de scie continues)Présente
Rythme ventriculaireRégulierIrrégulier +++Régulier (sous-multiples de 300)Régulier, strictement
Fréquence ventriculaire100–160/minVariable, souvent rapide150, 100 ou 75/min160–230/min
Début / finProgressifsVariableSouvent brusquesBrusques
Terrain habituelToute cause d'adaptationCardiopathie, âge, hyperthyroïdieCardiopathie ; 25 % idiopathiqueAdulte jeune, cœur sain
Risque emboliqueNulMajeurMajeurNul

7. Les arythmies ventriculaires

7.1. Les extrasystoles ventriculaires

Contraction ventriculaire prématurée par hyperexcitabilité focale. Le patient perçoit un battement manquant : l'extrasystole, le repos compensateur, puis la systole suivante, plus ample. ECG : QRS prématuré, large (≥ 120 ms, 3 petits carreaux), non précédé d'une onde P, onde T opposée. ESV unifocales, multifocales, polymorphes ou bigéminées.

Vocabulaire précis : bigéminisme (alternance stricte battement sinusal / extrasystole), trigéminisme (deux battements sinusaux suivis d'une extrasystole, soit une extrasystole tous les trois complexes), doublet (deux consécutives), triplet (trois) ; au-delà, salve — toute salve d'au moins trois complexes à plus de 100/min est par définition une tachycardie ventriculaire non soutenue. Phénomène R/T : extrasystole tombant sur l'onde T précédente, période vulnérable, pouvant amorcer une fibrillation ventriculaire.

ESV bénignesESV à surveiller (critères de gravité)
Sujet jeune, cœur sainCœur pathologique : infarctus à la phase aiguë, cardiomyopathie, insuffisance cardiaque
MonomorphesPolymorphes (morphologies différentes)
Rares, isoléesFréquentes, > 10/min
Non répétitivesRépétitives : doublets, triplets, salves
Disparaissant à l'effortTrès prématurées, jusqu'au phénomène R/T

Retenez la règle fondamentale : la gravité d'une extrasystole ventriculaire tient bien moins à son aspect qu'au cœur sur lequel elle survient. Les ESV du sujet jeune à cœur sain sont bénignes ; les mêmes sur un infarctus à la phase aiguë exposent à la tachycardie et à la fibrillation ventriculaires.

Figure 3 — Extrasystoles ventriculaires : morphologies, modes de répétition et critères de gravité

7.2. La tachycardie ventriculaire

Succession de battements ectopiques nés au-dessous de la bifurcation du faisceau de His : au moins trois complexes consécutifs à plus de 100/min ; TV soutenue au-delà de 30 secondes ou mal tolérée. Mécanisme : foyer ectopique ou, plus souvent, réentrée autour d'une zone de fibrose.

ECG : tachycardie régulière à complexes larges, généralement 130 à 200/min. Trois signes affirment le diagnostic quand présents : dissociation auriculo-ventriculaire (P plus lentes, indépendantes des QRS), complexes de capture, complexes de fusion.

Début rarement perçu ; malaise, parfois douleur angineuse, œdème aigu du poumon ou syncope. Étiologies dominantes : insuffisance coronarienne (infarctus aigu et séquelles) et myocardiopathies. Évolution souvent grave, risque de dégradation en fibrillation ventriculaire.

Règle de sécurité absolue Toute tachycardie régulière à QRS larges doit être considérée comme une tachycardie ventriculaire jusqu'à preuve du contraire, en particulier chez un patient coronarien ou porteur d'une cardiopathie. Traiter par erreur une TV comme une tachycardie supraventriculaire (vérapamil, manœuvres vagales) peut être fatal.
Figure 4 — Algorithme diagnostique devant une tachycardie sur l'ECG 12 dérivations

7.3. Tachycardie régulière à QRS larges : les arguments qui tranchent

La règle de sécurité fixe le point de départ, elle ne dispense pas d'analyser le tracé. Le plus fort argument n'est pas électrocardiographique — c'est le terrain.

ArgumentCe qui plaide pour une tachycardie ventriculaireValeur
TerrainAntécédent d'infarctus, cardiopathie connue, âge avancéÀ lui seul, il fait pencher la balance
Dissociation auriculo-ventriculaireOndes P plus lentes que les QRS et indépendantes d'euxLe plus spécifique, mais difficile à voir : cherchez-le sur une longue bande
Complexe de captureUn QRS fin isolé au milieu des complexes largesQuasi certain : une onde P a repris la main un instant
Complexe de fusionUn QRS de morphologie intermédiaireMême valeur que la capture
Largeur et axe du QRSQRS très large ; concordance précordiale, tous les QRS positifs ou tous négatifs de V1 à V6Orientent, ne prouvent pas
Comparaison avec un tracé antérieurQRS de la crise différent du QRS de baseTrès utile, et trop rarement recherché

Trois précautions. L'absence de ces signes ne prouve rien. La bonne tolérance n'élimine pas une TV : un patient à fonction conservée peut la supporter des heures, erreur classique menant à l'inhibiteur calcique. Chez un porteur de stimulateur, une tachycardie régulière à QRS larges peut n'être qu'un rythme électro-entraîné : cherchez les spicules.

7.4. Le rythme idioventriculaire accéléré

Activité ventriculaire ectopique lente (60 à 120/min), complexes larges, régulière, s'installant et cessant progressivement. Surtout à la phase aiguë de l'infarctus, notamment après reperfusion, dont il est un marqueur classique. Bien toléré, il ne se traite pas : le confondre avec une TV rapide expose à des traitements inutiles chez un patient dont l'artère vient de se rouvrir.

7.5. Les torsades de pointes

Tachycardie ventriculaire polymorphe sur allongement du QT, mécanisme des post-dépolarisations précoces. ECG : complexes larges dont l'axe pivote autour de la ligne isoélectrique, amplitude croissant puis décroissant en fuseaux, 200 à 250/min. Déclenchement classique en séquence court-long-court. Accès brefs et résolutifs, syncopes à répétition, parfois dégradation en fibrillation ventriculaire.

Facteurs favorisants, souvent cumulés : QT long congénital ; QT long acquishypokaliémie, hypomagnésémie, hypocalcémie, bradycardie et blocs, médicaments allongeant le QT (classe Ia et III dont sotalol, macrolides, fluoroquinolones, antifongiques azolés, neuroleptiques, tricycliques, certains antiémétiques). Urgence : arrêt immédiat du médicament en cause, sulfate de magnésium intraveineux (efficace même à magnésémie normale), correction de la kaliémie vers la partie haute de la normale, accélération de la fréquence par entraînement électrosystolique temporaire, qui raccourcit le QT et supprime les pauses. Choc électrique externe si dégradation en fibrillation ventriculaire. Classes Ia et III contre-indiquées. L'isoprénaline ne s'envisage comme alternative à l'entraînement que dans les torsades sur QT long acquis : sur un QT long congénital, où les accès sont le plus souvent déclenchés par l'effort ou l'émotion, elle est contre-indiquée et le traitement de fond repose sur le bêtabloquant — la conduite y relève d'un avis spécialisé urgent.

7.6. La fibrillation ventriculaire

Dépolarisation ventriculaire totalement désorganisée et anarchique, inefficace, spontanément irréversible : ni QRS ni onde T identifiables, oscillations chaotiques. Arrêt cardio-circulatoire : syncope brutale, apnée, convulsions, incontinence. Chaque minute sans réanimation réduit d'environ 10 % les chances de survie. Seul traitement : le choc électrique externe, précédé et entrecoupé d'un massage cardiaque immédiat et ininterrompu. Étiologies : infarctus à la phase aiguë, insuffisances cardiaques graves.

8. Les bradycardies : dysfonction sinusale et troubles conductifs

8.1. La dysfonction sinusale et la maladie de l'oreillette

Le nœud sinusal peut lui-même défaillir : bradycardie sinusale inappropriée, pauses ou arrêts sinusaux, blocs sino-auriculaires (l'influx est engendré mais ne sort pas du nœud, pause multiple de l'intervalle PP de base), incompétence chronotrope (incapacité à accélérer à l'effort). Cause la plus fréquente : dégénérative, chez le sujet âgé. La maladie de l'oreillette (syndrome bradycardie-tachycardie) mérite d'être connue : bradycardie sinusale et fibrillation auriculaire rapide y alternent, et ralentir l'une aggrave l'autre, si bien que le stimulateur devient la condition qui permet enfin de prescrire l'antiarythmique.

Deux réserves. Une bradycardie sinusale n'est pas pathologique par elle-même : banale chez le sportif entraîné, au sommeil, chez le vagotonique — c'est la concordance symptôme-tracé qui la rend pathologique. Éliminer une cause extrinsèque réversible : bêtabloquants (y compris en collyre), inhibiteurs calciques bradycardisants, digitaliques, amiodarone, hypothyroïdie, hyperkaliémie, hypertonie vagale, apnées du sommeil, hypothermie, hypertension intracrânienne.

8.2. Les troubles conductifs auriculo-ventriculaires

Troubles de la conduction affectant la jonction auriculo-ventriculaire : allongement ou interruption de la transmission des oreillettes vers les ventricules, de siège, degré, étiologies et gravité variables.

8.3. Signes cliniques

Arrêt circulatoire transitoire, sur bloc chronique du 3ᵉ degré ou bloc paroxystique : bradycardie extrême (< 20/min) ou pause ventriculaire prolongée.

  • La syncope d'Adams-Stokes, la plus fréquente et la plus grave : perte de connaissance brève, dite « à l'emporte-pièce » car brutale, sans signe annonciateur ni confusion au réveil. Si l'arrêt se prolonge : mort subite.
  • Les équivalents mineurs : malaise avec voile noir, sensation vertigineuse, sans perte de connaissance — même valeur d'alarme.

Signes plus sourds, plus faciles à manquer : asthénie inexpliquée, essoufflement d'effort, baisse des performances intellectuelles, chutes répétées « sans raison » chez le sujet âgé, où un électrocardiogramme est un minimum.

8.4. Les degrés du bloc

DegréCritères ECGSiège habituelPronostic
BAV 1ᵉʳ degréPR > 0,20 s chez l'adulte (> 0,18 s chez l'enfant), constant, aucune onde P bloquéeNodalGénéralement bénin, surveillance
BAV 2ᵉ degré Mobitz I (Luciani-Wenckebach)Allongement progressif du PR jusqu'à une onde P bloquée, puis reprise du cycleNodal, QRS finsSouvent bénin, parfois vagal ou médicamenteux
BAV 2ᵉ degré Mobitz IIBlocage inopiné d'une onde P ; PR normal ou allongé mais fixeInfra-nodal, QRS souvent largesGrave : évolution vers le bloc complet
BAV 3ᵉ degré (complet)Dissociation auriculo-ventriculaire complète : PP réguliers entre eux, RR réguliers entre eux, mais totalement indépendants ; rythme ventriculaire lentNodal ou infra-hissienGrave : syncope, mort subite

Dans le bloc complet, le ventricule n'est plus commandé que par un rythme d'échappement dont les caractéristiques dépendent du siège : jonctionnel, QRS fins à 40–50/min, relativement stable ; infra-hissien, QRS larges à 20–40/min, lent, instable, exposant à la syncope.

Figure 5 — Les degrés du bloc auriculo-ventriculaire : du simple allongement du PR à la dissociation complète

Deux formes hors de ce cadre. Le bloc de haut degré : plusieurs P consécutives bloquées (conduction 3/1, 4/1) sans dissociation complète, pronostic proche du Mobitz II. Le bloc 2/1 : une P sur deux conduite, ne peut être classé Mobitz I ou II sur le seul tracé — c'est alors la largeur des QRS, la réponse à l'effort ou à l'atropine, qui situent le bloc.

8.5. Les blocs de branche et les hémiblocs

Le bloc de branche n'est pas un trouble du rythme, mais il change la lecture des autres : le ventricule dont la branche est bloquée s'active depuis le ventricule opposé, ce qui élargit le QRS — complet au-delà de 0,12 s, incomplet entre 0,10 et 0,12 s (droit : oreilles de lapin en V1 ; gauche : QRS large et empâté en V5-V6-aVL). Les hémiblocs dévient surtout l'axe, sans élargir beaucoup le QRS. À retenir : un QRS large n'est pas toujours ventriculaire (exception de la section 4) ; un bloc bifasciculaire avec PR allongé, devant une syncope, fait évoquer d'abord le bloc paroxystique ; un bloc de branche gauche récent chez un patient douloureux se prend en charge comme un infarctus avec sus-décalage (cours 30).

8.6. Étiologies

Blocs chroniques. Dégénératifs après 60 ans (maladie de Lenègre), de loin les plus fréquents ; insuffisance coronarienne chronique ; valvulopathies aortiques, au premier rang le rétrécissement aortique calcifié ; myocardiopathies, tumeurs, hémopathies, hémochromatose, amylose, myopathies, spondylarthrite ankylosante ; suites de chirurgie à cœur ouvert. Blocs congénitaux, isolés, longtemps bien tolérés (20 à 30 ans), parfois associés à une cardiopathie congénitale.

Blocs aigus, souvent réversibles — mais pas toujours. L'infarctus aigu se scinde en deux tableaux opposés. Inférieur : bloc nodal, vagal ou ischémique transitoire, QRS fins, échappement jonctionnel bien toléré, régression habituelle en quelques jours avec la revascularisation. Antérieur : bloc infra-hissien, nécrose septale étendue, échappement lent et instable, régression inconstante, mortalité hospitalière élevée, stimulation définitive fréquente. Autres causes aiguës : rhumatisme articulaire aigu, diphtérie, endocardite avec abcès septal, suites de chirurgie cardiaque. À ajouter systématiquement : causes toxiques et métaboliques (bêtabloquants, inhibiteurs calciques bradycardisants, digitaliques, amiodarone) et surtout hyperkaliémie, qui ne relèvent pas d'un stimulateur définitif.

9. Démarche diagnostique et examens complémentaires

9.1. La règle d'or : documenter l'arythmie

Une arythmie se traite sur un tracé, pas sur une conviction. Vu pendant la crise : ECG 12 dérivations avec longue bande de DII, avant toute manœuvre vagale et tout médicament, puis conservé. Enregistrez aussi pendant la manœuvre vagale ou l'adénosine : c'est la réponse au freinage nodal qui distingue un flutter démasqué d'une réentrée interrompue.

À distance, la stratégie se choisit sur la fréquence des symptômes : quotidiens, holter de 24 à 72 heures ; hebdomadaires, enregistreur d'événements ; syncopes rares, moniteur implantable.

9.2. Les examens et ce qu'ils apportent

ExamenApportLimite
ECG 12 dérivationsExamen clé ; diagnostic de certitude si l'arythmie est présente. Long tracé de D2 indispensableNe voit que l'instant de l'enregistrement
Holter ECG 24–72 hDocumente les arythmies paroxystiques, quantifie les ESV, corrèle symptômes et tracéRendement faible si symptômes rares
Enregistreur d'événements / moniteur implantableSymptômes rares, syncopes inexpliquées récidivantesCoût, disponibilité
Épreuve d'effortArythmies d'effort, comportement des ESV (bénignité si elles disparaissent), ischémie associéeContre-indications propres
ÉchocardiographieSystématique : recherche la cardiopathie causale, mesure la FEVG et la taille de l'oreillette gaucheNe visualise pas l'auricule gauche par voie transthoracique
BiologieKaliémie, magnésémie, TSH, hémogramme, fonction rénale, troponine selon contexte
Exploration électrophysiologiquePrécise le mécanisme et le siège du bloc ; couplée à l'ablation par cathéterInvasive, indications sélectionnées

9.3. Le bilan étiologique minimal

Quatre familles de causes, systématiques : cardiaques (valvulopathie, cardiopathie hypertensive ou ischémique, myocardiopathie, dilatation de l'oreillette gauche, altération de la FEVG) ; métaboliques et endocriniennes (kaliémie, magnésémie, calcémie, créatininémie, hémogramme, TSH, glycémie) ; toxiques et médicamenteuses (ordonnance ligne par ligne, alcool, café, stimulants) ; facteurs favorisants (fièvre, infection, anémie, hypoxie, embolie pulmonaire, apnées du sommeil, obésité, post-opératoire). Une troponine ne se demande que si le contexte l'impose : une élévation modérée est banale au décours d'une tachycardie rapide.

10. Prise en charge : principes et conduite par arythmie

10.1. Trois principes qui gouvernent toute décision

Évaluer la tolérance : devant toute tachycardie mal tolérée (hypotension, choc, angor, œdème aigu du poumon, altération de la conscience) autre qu'une tachycardie sinusale, le traitement est le choc électrique externe immédiat, sans attendre d'analyse fine — la tachycardie sinusale, elle, n'est pas la cause du tableau mais sa conséquence adaptative, et la choquer est inefficace et délétère. Traiter la cause : hyperthyroïdie, ischémie, hypokaliémie, fièvre, anémie, médicament bradycardisant, valvulopathie. Évaluer le pronostic : risque embolique pour les arythmies auriculaires, mort subite pour les ventriculaires. Symétrie pour les bradycardies : rétablir une fréquence sans attendre le classement du bloc, tout en cherchant la cause réversible qui rendra le stimulateur inutile.

10.2. Les extrasystoles

Extrasystoles. Sur cœur sain, réassurance et suppression des excitants suffisent le plus souvent ; bêtabloquant si symptômes invalidants. Sur cœur pathologique, traitement de la cardiopathie.

10.3. Fibrillation auriculaire et flutter

Fibrillation auriculaire et flutter. Stratégie double et indissociable. La prévention thromboembolique est la priorité pronostique : score CHA₂DS₂-VASc et anticoagulation orale au long cours, indépendamment du caractère paroxystique ou permanent. Anticoagulants oraux directs en première intention dans la FA non valvulaire ; antivitamines K obligatoires en cas de rétrécissement mitral rhumatismal ou de prothèse mécanique. Le traitement de l'arythmie relève du contrôle de la fréquence (bêtabloquant, inhibiteur calcique bradycardisant, digoxine) ou du contrôle du rythme (cardioversion, antiarythmiques, ablation par cathéter — notamment de l'isthme cavo-tricuspide dans le flutter typique, curatrice dans plus de 90 % des cas).

Le CHA₂DS₂-VASc compte un point pour insuffisance cardiaque, hypertension, diabète, maladie vasculaire, âge 65-74 ans, sexe féminin ; deux points pour âge ≥ 75 ans et antécédent d'AVC ou d'AIT. Anticoagulation indiquée à partir de 2 points chez l'homme et 3 chez la femme. Le risque hémorragique sert à corriger ce qui est corrigible et non à renoncer à l'anticoagulation : le patient qui saigne le plus est aussi celui qui embolise le plus.

Contre-indication vitale : la FA sur voie accessoire (Wolff-Parkinson-White) Lorsqu'une fibrillation auriculaire survient chez un patient porteur d'une voie accessoire (faisceau de Kent), l'ECG montre une tachycardie irrégulière, à QRS larges et souvent très rapide (fréquence pouvant dépasser 200/min, QRS de morphologie variable). Dans cette situation, les freinateurs du nœud auriculo-ventriculaire sont formellement contre-indiqués : digoxine, vérapamil et diltiazem, adénosine, bêtabloquants intraveineux — et l'amiodarone intraveineuse, qui freine elle aussi le nœud et expose au même accident, malgré son classement en classe III. En bloquant la voie nodale, ils laissent la totalité des influx descendre par le faisceau de Kent, dont la période réfractaire est courte : la fréquence ventriculaire s'accélère et peut dégénérer en fibrillation ventriculaire. Conduite à tenir : choc électrique externe d'emblée si la tolérance est mauvaise ; si elle est bonne, un antiarythmique qui ralentit la conduction dans la voie accessoire elle-même (classe I, flécaïnide) — jamais l'amiodarone —, avant d'adresser le patient pour ablation de la voie accessoire, traitement curatif.
Anticoagulation autour de la cardioversion Toute réduction d'une FA ou d'un flutter, électrique ou médicamenteuse, expose à l'embolie de régularisation. La règle est celle des 48 heures. Moins de 48 heures : cardioversion sous anticoagulation débutée avant le geste. Plus de 48 heures ou durée indéterminée : 3 semaines d'anticoagulation efficace avant la réduction, ou une échocardiographie transœsophagienne écartant un thrombus de l'auricule gauche. Anticoagulation poursuivie au moins 4 semaines après la cardioversion, puis au long cours si le score l'impose. Seule l'instabilité hémodynamique autorise à choquer sans délai — l'anticoagulation est alors débutée dans le même temps.
Figure 6 — Fibrillation auriculaire : la double stratégie thérapeutique (prévention thromboembolique et contrôle du rythme)

10.4. La tachycardie jonctionnelle

Tachycardie jonctionnelle. Manœuvres vagales en première intention ; en cas d'échec, adénosine ou inhibiteur calcique bradycardisant intraveineux sous surveillance. Si les crises sont fréquentes ou invalidantes, l'ablation par cathéter offre une guérison définitive : elle détruit la voie lente dans la réentrée intranodale, la voie accessoire dans le Wolff-Parkinson-White (section 11.4).

Le circuit empruntant obligatoirement le nœud, tout ce qui le freine casse le circuit et arrête la tachycardie d'un coup. C'est aussi ce qui explique le geste curatif dans la réentrée intranodale : l'ablation ne détruit pas le nœud, elle détruit la voie lente, seul maillon dont on puisse se passer.

Trois précautions : sous enregistrement électrocardiographique continu, patient perfusé, près d'un chariot d'urgence ; massage unilatéral, contre-indiqué en cas de souffle carotidien ou d'AVC récent ; réservées à une tachycardie régulière à QRS fins — dangereuses devant une tachycardie irrégulière à QRS larges (section 10.3).

Schéma au trait du nœud auriculo-ventriculaire montrant la double voie de conduction, une extrasystole auriculaire bloquée dans la voie rapide et le circuit de réentrée qui en résulte.
Figure 7 — Le circuit de la réentrée intranodale, dessiné au trait. Le nœud auriculo-ventriculaire est vu en gros plan et ses deux voies de conduction y sont nommées : la voie lente sur le bord gauche, la voie rapide au centre. Commencez par l'étoile, en haut : c'est l'extrasystole auriculaire qui déclenche tout, marquée ESA sur le dessin. Suivez ensuite la flèche qui descend. Elle se présente d'abord devant la voie rapide et s'arrête net sur le petit barreau noir — cette voie est encore réfractaire. L'influx n'a plus qu'un chemin : il descend par la voie lente, ce qui lui prend assez de temps pour que la voie rapide redevienne excitable. Repérez alors la flèche qui remonte : l'influx revient par la voie rapide et se retrouve à son point de départ. Le circuit est amorcé, et il tournera tant qu'on ne l'aura pas cassé. La longue flèche qui s'échappe vers le bas est la sortie vers le faisceau de His : c'est elle qui explique que les complexes restent fins pendant la crise. Ce que le dessin ne montre pas : le tracé correspondant, ni la durée réelle de chaque trajet. Retenez surtout où frappe le traitement — la manœuvre vagale et l'adénosine freinent le nœud et cassent la boucle, tandis que l'ablation vise la voie lente, seul segment dont la conduction normale puisse se passer.

10.5. Tachycardie ventriculaire, torsades de pointes et fibrillation ventriculaire

Tachycardie ventriculaire. Choc électrique externe en urgence si mal tolérée ; réduction médicamenteuse possible (amiodarone) si bien tolérée, avec traitement conjoint de la cause. À distance, le défibrillateur automatique implantable se discute en prévention de la mort subite.

Quatre gestes systématiques : scope et voie veineuse, correction de la kaliémie et de la magnésémie, recherche d'une ischémie aiguë, arrêt du médicament responsable. Les torsades de pointes obéissent aux règles de la section 7.5.

Fibrillation ventriculaire. Réanimation cardio-pulmonaire immédiate et défibrillation, seul traitement : reconnaître l'arrêt, alerter, masser sans interruption, défibriller dès disponibilité, reprendre immédiatement le massage après le choc sans vérifier le tracé.

Enregistrement électrocardiographique douze dérivations d'une fibrillation ventriculaire : oscillations continues et anarchiques, sans complexe identifiable ni ligne isoélectrique.
Figure 8 — Fibrillation ventriculaire sur un enregistrement douze dérivations : le tracé de l'arrêt cardiaque. Parcourez-le en cherchant une seule chose, et vous ne la trouverez pas : un complexe individualisable. Il n'y a ni QRS, ni onde T, ni retour à la ligne isoélectrique, seulement des oscillations continues dont l'amplitude et la périodicité changent d'un instant à l'autre. Comparez maintenant les lignes entre elles. De V2 à V5, les oscillations sont amples et impossibles à manquer ; en DI et en V1, elles sont si petites que la ligne paraît presque plate. C'est le point à retenir de cette image : l'amplitude d'une fibrillation ventriculaire dépend de la dérivation, et une seule dérivation aplatie ne permet jamais de conclure à une asystolie. Regardez enfin la moitié droite du tracé, où l'amplitude diminue nettement dans plusieurs dérivations : une fibrillation ventriculaire n'a pas d'amplitude fixe, ni d'une dérivation à l'autre ni au fil du tracé. Ni l'amplitude ni la finesse des mailles ne permettent de dater l'arrêt. Ce que l'image ne dit pas : depuis combien de temps ce patient est en arrêt, ni ce qui l'a provoqué. Devant un tel tracé, il n'y a rien à mesurer et rien à discuter — massage immédiat et choc non synchronisé.

10.6. Troubles conductifs

Troubles conductifs. Le traitement des blocs symptomatiques du 2ᵉ et du 3ᵉ degré est l'implantation d'un stimulateur cardiaque, le plus souvent double chambre, après avoir éliminé une cause réversible : médicament bradycardisant, hyperkaliémie, ischémie aiguë, hypertonie vagale, myocardite. En attendant, la conduite dépend du siège du bloc, que la largeur des QRS suffit à approcher au lit du malade. Bloc nodal à QRS fins : l'atropine peut être essayée en première intention. Mobitz II, bloc complet à QRS larges, bloc de l'infarctus antérieur — tous infra-hissiens : l'atropine n'agit pas sur le tissu bloqué, elle ne fait qu'accélérer l'oreillette et peut augmenter le nombre d'ondes P bloquées ; on passe d'emblée aux catécholamines (isoprénaline) et à l'entraînement électrosystolique temporaire, transcutané d'abord, endocavitaire ensuite. C'est précisément cette inefficacité de l'atropine sur un bloc infra-hissien qui donne sa valeur localisatrice au test évoqué à la section 8.4. Chez un patient syncopal ou mal toléré, aucune de ces étapes ne doit retarder l'entraînement.

11. Les moyens thérapeutiques

11.1. Les manœuvres vagales et l'adénosine

Les manœuvres vagales augmentent brièvement le tonus parasympathique et freinent le nœud : Valsalva, la plus sûre ; massage sinocarotidien, unilatéral, sous contrôle ECG après auscultation des carotides ; déglutition d'eau glacée.

L'adénosine produit le même effet, plus puissant et plus bref : blocage nodal de quelques secondes, retour immédiat, en bolus intraveineux rapide suivi d'un rinçage au sérum physiologique. Contre-indiquée chez l'asthmatique, proscrite devant une tachycardie irrégulière à QRS larges. Valeur diagnostique égale à sa valeur thérapeutique : arrête une réentrée jonctionnelle, démasque un flutter ou une tachycardie atriale.

11.2. Les antiarythmiques : la classification de Vaughan-Williams

Les antiarythmiques se classent selon le courant ionique qu'ils bloquent — classification ancienne qui fait prévoir les effets indésirables.

ClasseCibleMolécules usuellesCe qu'il faut en retenir
IaCanal sodique, avec allongement de la repolarisationQuinidine, disopyramideAllongent le QT : risque de torsades de pointes. Peu utilisées aujourd'hui
IbCanal sodique, avec raccourcissement de la repolarisationLidocaïne, mexilétineAction ventriculaire, surtout en aigu ; sans effet sur les arythmies auriculaires
IcCanal sodique, blocage puissantFlécaïnide, propafénoneEfficaces sur les arythmies auriculaires du cœur sain ; contre-indiqués en cas de cardiopathie ischémique ou de dysfonction ventriculaire gauche
IIRécepteurs bêta-adrénergiquesBisoprolol, métoprolol, aténolol, esmololFreinent le nœud sinusal et le nœud auriculo-ventriculaire : socle du contrôle de la fréquence et de la prévention de la mort subite
IIICourants potassiquesAmiodarone, sotalol, dronédaroneAmiodarone : la mieux tolérée sur cœur malade — sauf dans la FA préexcitée, où elle est contre-indiquée (section 10.3) —, mais toxicités thyroïdienne, pulmonaire, hépatique, cutanée et oculaire, imposant une surveillance. Sotalol : allonge le QT
IVCanal calcique lentVérapamil, diltiazemFreinent le nœud ; contre-indiqués en cas de dysfonction ventriculaire gauche et devant toute tachycardie à QRS larges
Hors classificationDiversDigoxine, adénosine, sulfate de magnésiumDigoxine : contrôle de la fréquence surtout au repos, marge thérapeutique étroite. Adénosine : blocage nodal de quelques secondes. Magnésium : traitement des torsades

Trois règles de prudence. Tout antiarythmique est potentiellement pro-arythmique : torsades sous classe Ia ou III, flutter à conduction 1/1 sous classe Ic, aggravation d'une insuffisance cardiaque sous inotrope négatif. On n'associe pas deux antiarythmiques sans avis spécialisé. On corrige toujours d'abord la kaliémie, la magnésémie, l'ischémie, l'hypoxie, l'hyperthyroïdie. Posologies et modalités relèvent des protocoles du service.

11.3. Le choc électrique : cardioversion synchronisée et défibrillation

Deux gestes, un même nom courant de « choc électrique », un point décisif les distingue. La cardioversion est un choc synchronisé : l'appareil attend le sommet de l'onde R pour délivrer l'énergie, afin qu'elle ne tombe pas sur l'onde T — tachycardies organisées à complexes réguliers et de morphologie constante : fibrillation auriculaire, flutter, tachycardie atriale, TV monomorphe avec pouls. La défibrillation est un choc non synchronisé, immédiat — fibrillation ventriculaire et TV sans pouls.

Un cas échappe à ce partage : la TV polymorphe, dont les complexes changent de morphologie et d'amplitude d'un battement à l'autre. L'appareil n'y trouve aucun sommet R stable sur lequel se caler : en mode synchronisé, il n'envoie rien. S'il faut choquer une TV polymorphe, le choc est non synchronisé. Cela ne change pas le traitement des torsades de pointes, qui reste celui de la section 7.5 — magnésium, kaliémie, accélération de la fréquence — le choc n'y venant qu'en cas de dégradation en fibrillation ventriculaire.

Se tromper de mode a des conséquences opposées : choquer sans synchronisation une tachycardie organisée expose au phénomène R/T (l'énergie tombe dans la période vulnérable et peut déclencher une fibrillation ventriculaire) ; chercher à synchroniser devant une fibrillation ventriculaire fait perdre les secondes qui décident du pronostic, l'appareil ne trouvant aucune onde R.

En pratique : patient à jeun et sous sédation si geste programmé, électrodes en position antéro-latérale ou antéro-postérieure, oxygène écarté du thorax, personne en contact avec le patient au moment du choc. En arrêt cardiaque, le massage reprend immédiatement après le choc.

Figure 9 — Pourquoi l'appareil attend avant de délivrer l'énergie. Comparez les deux panneaux, qui partent du même tracé. En haut, le choc synchronisé : les repères posés au sommet de chaque complexe marquent les instants que l'appareil accepte, et la décharge tombe sur l'un d'eux ; à droite, le rythme est redevenu régulier et lent. En bas, le même choc délivré sans synchronisation : la décharge tombe dans la fenêtre teintée qui suit le complexe, c'est-à-dire pendant la repolarisation, au moment où une partie du muscle est redevenue excitable et l'autre non ; à droite, le tracé s'est désorganisé — la cardioversion a fabriqué une fibrillation ventriculaire. Retenez le geste concret qui en découle : avant toute cardioversion d'une tachycardie organisée, on vérifie que le mode synchronisé est actif, et on le vérifie à voix haute. Retenez aussi l'erreur symétrique, que ce schéma ne montre pas : devant une fibrillation ventriculaire, il n'existe plus de sommet sur lequel se caler, et laisser le mode synchronisé revient à appuyer sans que rien ne parte.

11.4. L'ablation par cathéter

Un cathéter, le plus souvent par voie veineuse fémorale, détruit par radiofréquence ou cryothérapie un maillon obligatoire d'un circuit de réentrée ou un foyer unique. Cibles : isthme cavo-tricuspide dans le flutter typique (curatif dans plus de 90 % des cas), voie lente dans la réentrée intranodale, voie accessoire dans le Wolff-Parkinson-White, foyer d'une tachycardie atriale, isolation des veines pulmonaires dans la FA, certains circuits de TV sur cicatrice. Risques : hématome au point de ponction, tamponnade, accident thromboembolique, et — cible proche du nœud — bloc imposant un stimulateur.

11.5. La stimulation cardiaque définitive

Boîtier pectoral et une ou deux sondes veineuses jusqu'aux cavités droites : simple chambre (une sonde ventriculaire) ou double chambre, le plus fréquent dans les blocs auriculo-ventriculaires, qui restitue la synchronisation. Indications : bloc du 3ᵉ degré, Mobitz II, dysfonction sinusale symptomatique avec corrélation symptôme-tracé, syncope sur bloc paroxystique — cause réversible écartée. Surveillance : contrôle périodique de l'appareil, radiographie de thorax, éducation du patient.

Radiographie de thorax de face montrant un boîtier de stimulateur cardiaque en région pectorale gauche et deux sondes suivant le trajet veineux sous-clavier.
Figure 10 — Radiographie de thorax de face chez un porteur de stimulateur cardiaque. Repérez d'abord l'évidence : le boîtier métallique, rectangulaire aux angles arrondis, implanté en région pectorale gauche sous la clavicule ; c'est lui que vous palperez chez le patient et c'est lui qui contient la pile. Suivez ensuite, à partir de son bord, les deux fins traits opaques qui remontent vers la clavicule puis plongent vers le médiastin : ce sont les sondes, descendues par la veine sous-clavière. Deux sondes signifient un appareil double chambre, une pour l'oreillette droite et une pour le ventricule droit, montage habituel d'un bloc auriculo-ventriculaire. Ce que ce cliché ne permet pas d'affirmer : la position exacte des extrémités, qui se perdent dans l'ombre dense du cœur sur cette reproduction, ni le bon fonctionnement de l'appareil, qui ne se juge que sur l'interrogation du boîtier. Une radiographie de thorax n'est donc pas un contrôle de stimulateur : elle sert à compter les sondes, à vérifier leur continuité et à dépister un déplacement franc.

11.6. Le défibrillateur automatique implantable

Reconnaît une TV rapide ou une fibrillation ventriculaire et y répond, par stimulation antitachycardique indolore ou choc interne : il ne prévient pas l'arythmie, il en empêche l'issue fatale. Prévention secondaire : survivant d'un arrêt cardiaque sans cause aiguë réversible. Prévention primaire : FEVG ≤ 35 % chez un patient symptomatique malgré au moins trois mois de traitement optimal, et certaines cardiopathies génétiques. Cours 53, Le défibrillateur automatique implantable en prévention primaire, discipline « insuffisance cardiaque ».

12. Évolution, complications et surveillance

Pour les arythmies auriculaires, trois complications dominent : l'accident embolique (au premier rang l'AVC ischémique, souvent le plus étendu), que l'anticoagulation prévient ; l'insuffisance cardiaque, par perte de la systole auriculaire et cadence trop rapide ; la cardiomyopathie rythmique.

La cardiomyopathie rythmique : une insuffisance cardiaque qu'on peut guérir Une tachycardie rapide et prolongée — fibrillation auriculaire mal ralentie, flutter permanent, tachycardie atriale incessante — dilate le ventricule et abaisse la fraction d'éjection. Le tableau est celui d'une cardiomyopathie dilatée, et l'on conclut volontiers que la tachycardie est la conséquence de la défaillance. C'est parfois l'inverse : lorsque la fréquence est ramenée à la normale, la fonction se restaure, en semaines ou en mois. Devant toute insuffisance cardiaque avec arythmie rapide, posez-vous la question dans les deux sens.

Pour les arythmies ventriculaires, la mort subite. Pour les troubles conductifs : syncope, traumatismes de la chute, mort subite.

Surveillance au long cours : clinique, ECG, échocardiographie de contrôle, biologie adaptée au traitement (kaliémie et créatininémie sous antiarythmique ou anticoagulant, INR sous antivitamine K, bilan thyroïdien et hépatique sous amiodarone, contrôle du stimulateur ou du défibrillateur). Éducation du patient : observance de l'anticoagulant, refus de l'automédication, limitation de l'alcool et des excitants, prise en charge de l'hypertension, de l'obésité et des apnées du sommeil, consigne de consulter devant une syncope ou une reprise des palpitations.

13. Points clés à retenir

Points clés à retenir
  • Deux questions structurent la lecture de tout tracé : où est l'activité auriculaire ? et le rythme ventriculaire est-il régulier ?
  • Vérifiez la vitesse (25 mm/s) et l'étalonnage (10 mm = 1 mV) : petit carreau 0,04 s, grand carreau 0,2 s. Sans une longue bande de DII, l'analyse du rythme est incomplète.
  • Rythme ventriculaire irrégulier sans onde P = fibrillation auriculaire jusqu'à preuve du contraire.
  • Rythme régulier à 150/min avec dents de scie = flutter en conduction 2/1 ; toujours y penser devant une tachycardie « pile à 150 ».
  • Début et fin brusques, QRS fins, 160–230/min, sujet jeune = maladie de Bouveret ; les manœuvres vagales sont diagnostiques et thérapeutiques.
  • Toute tachycardie régulière à QRS larges est une TV jusqu'à preuve du contraire. Dissociation AV, captures et fusions l'affirment — leur absence ne l'infirme pas, ni une bonne tolérance.
  • La gravité des ESV dépend surtout du cœur sous-jacent, accessoirement de leur nombre et de leur morphologie.
  • Mobitz I = allongement progressif du PR, souvent bénin. Mobitz II = blocage inopiné à PR fixe, potentiellement grave.
  • Une syncope brutale « à l'emporte-pièce » sans prodrome est un bloc jusqu'à preuve du contraire : c'est une urgence.
  • Devant une bradycardie, cherchez toujours la cause réversible avant d'envisager un stimulateur : médicament, hyperkaliémie, hypothyroïdie, ischémie, hypertonie vagale.
  • Dans la FA, le pronostic vital et fonctionnel tient d'abord à l'anticoagulation, pas au retour en rythme sinusal.
  • Cardioversion = choc synchronisé sur l'onde R, pour une tachycardie organisée. Défibrillation = choc non synchronisé, pour la fibrillation ventriculaire et la TV sans pouls.
  • Toute tachycardie mal tolérée autre qu'une tachycardie sinusale relève du choc électrique externe, sans délai d'analyse. Devant une tachycardie sinusale mal tolérée, on traite la cause (sepsis, hypovolémie, embolie pulmonaire, anémie), jamais le rythme.

14. Pièges fréquents

Pièges fréquents
  • Confondre régularité et organisation. Un flutter 2/1 est parfaitement régulier ; ce n'est pas pour autant un rythme sinusal. Cherchez les dents de scie dans les dérivations inférieures et dans V1.
  • Croire qu'une FA « lente » n'est pas une FA. La fréquence ventriculaire dépend du filtre nodal : une FA peut être à 60/min chez un patient sous bêtabloquant. Le critère est l'irrégularité et l'absence d'onde P, pas la vitesse.
  • Traiter une tachycardie sinusale. Elle est presque toujours secondaire : ralentir le cœur d'un patient fébrile, anémié ou hypovolémique aggrave son état.
  • Prendre une TV pour une TSV avec bloc de branche chez un coronarien. En cas de doute, on traite comme une TV.
  • Se rassurer parce que le patient tolère bien sa tachycardie à QRS larges. Une tachycardie ventriculaire peut être supportée des heures sur un ventricule encore performant ; la tolérance ne fait pas le diagnostic.
  • Confondre ondes f et ondes F. Minuscule pour la fibrillation (anarchiques, 400–600/min), majuscule pour le flutter (régulières, 300/min, en dents de scie).
  • Oublier l'anticoagulation dans le flutter, sous prétexte que « ce n'est pas une vraie FA ». Le risque embolique est identique.
  • Renoncer à l'anticoagulation à cause d'un risque hémorragique élevé. Le score de saignement sert à corriger ce qui est corrigible, pas à s'abstenir : le patient qui saigne le plus est aussi celui qui embolise le plus.
  • Traiter la crise avant d'avoir enregistré le tracé. Un ECG 12 dérivations pris pendant la crise, avant toute manœuvre et tout médicament, vaut plus que tous les examens ultérieurs — et il ne se rattrape pas.
  • Choquer sans synchroniser une tachycardie organisée. L'énergie peut tomber sur l'onde T et déclencher une fibrillation ventriculaire. Le bouton de synchronisation se vérifie avant chaque cardioversion.
  • Implanter un pacemaker sans avoir éliminé une cause réversible : hyperkaliémie, bêtabloquant, digitaliques, ischémie aiguë. Un bloc médicamenteux régresse à l'arrêt du traitement.
  • Prendre un Mobitz I asymptomatique du sujet jeune sportif pour une urgence. Un Wenckebach nocturne d'origine vagale est banal ; c'est le Mobitz II qui inquiète.
  • Prendre une bradycardie sinusale du sportif entraîné pour une maladie. C'est la concordance entre le symptôme et le tracé qui fait la dysfonction sinusale, jamais le chiffre seul.
  • Interpréter la dissociation AV du BAV complet comme « PP = RR ». Les intervalles PP sont réguliers entre eux, les RR sont réguliers entre eux, mais les deux rythmes sont indépendants : PP ≠ RR.
  • Réaliser un massage sinocarotidien sans précautions : jamais bilatéral, jamais en cas de souffle carotidien ou d'accident vasculaire cérébral récent, toujours sous contrôle électrocardiographique.
  • Conclure à un syndrome coronarien devant une troponine modérément élevée au décours d'une tachycardie rapide. L'élévation est banale dans ce contexte et ne suffit pas à porter le diagnostic.

Sources

  1. MESSAOUDI Y. Les troubles du rythme cardiaque. Support de cours, PCEM2 – Habiletés cliniques, Faculté de Médecine de Sousse ; 31 octobre – 2 novembre 2023 (document source). document interne, non publié
  2. Brugada J, Katritsis DG, Arbelo E, et al. 2019 ESC Guidelines for the management of patients with supraventricular tachycardia. Eur Heart J. 2020;41(5):655-720. doi:10.1093/eurheartj/ehz467
  3. Hindricks G, Potpara T, Dagres N, et al. 2020 ESC Guidelines for the diagnosis and management of atrial fibrillation developed in collaboration with the European Association for Cardio-Thoracic Surgery (EACTS). Eur Heart J. 2021;42(5):373-498. doi:10.1093/eurheartj/ehaa612
  4. Zeppenfeld K, Tfelt-Hansen J, de Riva M, et al. 2022 ESC Guidelines for the management of patients with ventricular arrhythmias and the prevention of sudden cardiac death. Eur Heart J. 2022;43(40):3997-4126. doi:10.1093/eurheartj/ehac262
  5. Glikson M, Nielsen JC, Kronborg MB, et al. 2021 ESC Guidelines on cardiac pacing and cardiac resynchronization therapy. Eur Heart J. 2021;42(35):3427-3520. doi:10.1093/eurheartj/ehab364
  6. Brignole M, Moya A, de Lange FJ, et al. 2018 ESC Guidelines for the diagnosis and management of syncope. Eur Heart J. 2018;39(21):1883-1948. doi:10.1093/eurheartj/ehy037
  7. Collège National des Enseignants de Cardiologie, Société Française de Cardiologie. Médecine cardiovasculaire – Réussir ses EDN. 3e éd. Coll. « Les Référentiels des Collèges ». Issy-les-Moulineaux: Elsevier Masson; 2025. ISBN 978-2-294-78661-7. elsevier-masson.fr
  8. Bonow RO, Mann DL, Zipes DP, Libby P, éditeurs. Braunwald's Heart Disease: A Textbook of Cardiovascular Medicine. 9e éd. Philadelphie: Elsevier/Saunders; 2011. Partie consacrée aux arythmies cardiaques, à la mort subite et à la syncope. ISBN 978-1-4377-0398-6. shop.elsevier.com
  9. Surawicz B, Knilans TK. Chou's Electrocardiography in Clinical Practice: Adult and Pediatric. 6e éd. Philadelphie: Saunders/Elsevier; 2008. ISBN 978-1-4160-3774-3. shop.elsevier.com

Cours de la Pr Ag Yosra Messaoudi, Faculté de Médecine de Sousse.

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