- Expliquer les principes physiques du strain myocardique et de la technique de speckle tracking 2D.
- Décrire la méthodologie d'acquisition et d'analyse du strain global longitudinal (SGL) du VG.
- Connaître les valeurs normales du SGL du VG, du strain de la paroi libre du VD et du strain de réservoir de l'OG.
- Identifier les principales applications cliniques (insuffisance cardiaque, cardio-oncologie, valvulopathies, HVG) et l'intérêt pronostique du strain.
- Reconnaître les limites, pièges et facteurs modifiant le strain pour une interprétation multiparamétrique fiable.
Le strain myocardique, ou imagerie de déformation par speckle tracking 2D, s'est imposé comme un outil de quantification objective et reproductible de la fonction contractile. Là où l'analyse visuelle de la cinétique segmentaire reste qualitative et opérateur-dépendante, le strain mesure la déformation myocardique dans les trois axes de l'espace et détecte des altérations infracliniques invisibles à la simple fraction d'éjection.
1. Principes physiques du strain
Le strain est un paramètre sans unité physique, exprimé en pourcentage : il quantifie la modification de longueur d'un segment myocardique par rapport à sa dimension initiale, selon la formule Strain (%) = (L − L₀)/L₀, où L₀ est la longueur en télédiastole et L la longueur au moment considéré.

Un raccourcissement donne une valeur négative, un allongement une valeur positive. La technique suit image par image le déplacement spatial (« tracking ») de marqueurs acoustiques naturels (« speckles »), motifs d'interférence stables générés par l'interaction des ultrasons avec le tissu, au sein de l'image 2D en niveaux de gris — aucun marqueur de contraste ni aucune électrode n'est nécessaire.
2. Architecture des fibres et les trois composantes du strain
2.1. Une architecture en hélice
La contractilité myocardique associe épaississement, raccourcissement et torsion, sous-tendus par une architecture en hélice : les fibres sous-endocardiques s'enroulent dans un sens, les fibres sous-épicardiques dans le sens opposé, avec une couche médio-pariétale à orientation circonférentielle.

Cette architecture explique la torsion systolique du VG : la pointe tourne dans un sens, la base dans le sens opposé, un mouvement qui s'annule à l'inverse en diastole (détorsion).

2.2. Trois composantes, trois plans de coupe
Cette architecture explique aussi pourquoi trois composantes distinctes du strain sont décrites, chacune explorant préférentiellement une couche de fibres et se mesurant sur un plan de coupe différent :

| Composante | Fibres explorées | Plan de coupe | Sens en systole |
|---|---|---|---|
| Longitudinal | Sous-endocardiques | Apical (4, 2, 3 cavités) | Raccourcissement (négatif) |
| Radial | Toutes couches, épaisseur pariétale | Petit axe | Épaississement (positif) |
| Circonférentiel | Médio-pariétales | Petit axe | Raccourcissement (négatif) |
En pratique clinique courante, c'est le strain longitudinal qui domine très largement les autres, pour une raison directement liée à cette architecture : les fibres sous-endocardiques qu'il explore sont les premières touchées par la plupart des agressions myocardiques, ischémiques ou toxiques, et sa mesure ne demande que les trois coupes apicales déjà acquises en routine, sans coupe petit axe supplémentaire.
3. Acquérir un strain global longitudinal fiable
Le strain global longitudinal (SGL) du VG est le paramètre le plus robuste et le plus utilisé en pratique. Son acquisition repose sur trois coupes apicales : 4 cavités, 2 cavités et 3 cavités (grand axe apical), qui explorent ensemble la totalité des 17 segments du VG.
3.1. Les conditions qui conditionnent la fiabilité
- Bonne échogénicité et coupes apicales non raccourcies (le foreshortening, déjà rencontré pour d'autres mesures dans cette discipline, fausse également le strain).
- ECG de qualité avec bonne détection des QRS, sur un rythme régulier — un tracé bruité ou une arythmie compromettent le repérage temporel du cycle.
- Cadence image (frame rate) de 50 à 80 images par seconde, adaptée à la fréquence cardiaque du patient.
- Définition de la fermeture aortique, en 2D ou au Doppler, pour repérer précisément la télésystole.
3.2. Le tracé de la région d'intérêt, un geste qui compte

La région d'intérêt (ROI) doit inclure l'endocarde et le myocarde, sans le péricarde, en excluant la chambre de chasse et l'oreillette gauche du tracé ; un contrôle visuel du tracking image par image reste indispensable avant de valider la mesure. Sur cet exemple, un contour tracé au plus près de l'endocarde réel (à gauche) donne un SGL global de −16,0 %, contre −17,2 % pour un contour plus rectiligne du même examen (à droite) : l'écart, ici de plus d'un point, se répercute segment par segment et illustre pourquoi le tracé de la ROI n'est jamais un geste anodin.
4. Valeurs normales et lecture d'une courbe
Une courbe de strain longitudinal met en regard, pour chaque segment, la déformation au cours du cycle cardiaque, généralement repérée par rapport à la fermeture de la valve aortique (AVC) :

Sur cet exemple, la courbe verte (myocarde normal) atteint un pic bien plus négatif, aux alentours de −16 %, avant la fermeture aortique, que la courbe rouge (segment infarci), qui plafonne à peine sous −8 % : un territoire infarci se déforme moins, et souvent plus tardivement, que le myocarde sain qui l'entoure. La courbe blanche en pointillés est la moyenne globale de tous les segments, c'est-à-dire le SGL proprement dit.
Les valeurs normales varient sensiblement d'un constructeur et d'un logiciel à l'autre :
| Cavité | Paramètre | Valeur normale (ordre de grandeur) |
|---|---|---|
| VG | Strain global longitudinal | ≈ −20 % (valeur absolue > 18 %) |
| VD | Strain longitudinal de la paroi libre | > 20 % en valeur absolue |
| OG | Strain de réservoir (PALS) | > 35-39 % |

Une synthèse publiée de plusieurs séries donne une moyenne autour de −19,7 % toutes plateformes confondues, mais avec un écart net d'un logiciel à l'autre : environ −21 % avec certaines versions d'EchoPAC, contre environ −19 % avec QLAB ou Mylab. Cet écart n'est pas une imprécision à corriger : c'est la raison pour laquelle le suivi longitudinal d'un même patient doit se faire avec le même appareil et le même logiciel, sous peine de confondre une évolution réelle avec un simple changement d'outil de mesure.
En pratique courante, ces dix-sept valeurs segmentaires ne se lisent pas une par une dans un tableau : elles se présentent sous forme de carte polaire, tous les segments dépliés autour d'un même centre :

Chaque secteur de la carte correspond à un segment myocardique, sa couleur et sa valeur numérique donnant sa déformation propre ; c'est cette représentation, bien plus que le seul chiffre global du SGL, qui permet de repérer d'un coup d'œil un contraste topographique entre segments — un contraste qui devient central pour orienter certains diagnostics différentiels (section 5.2 et section 8).
5. Applications cliniques
Le SGL trouve sa place dans de nombreuses situations, toujours selon la même logique : détecter une altération avant qu'elle ne devienne visible sur les paramètres standards.
5.1. Insuffisance cardiaque et cardio-oncologie
Dans l'insuffisance cardiaque, le SGL détecte une dysfonction systolique infraclinique avant que la fraction d'éjection ne commence à chuter, et constitue un marqueur pronostique puissant, indépendant de cette dernière. En cardio-oncologie, une baisse relative du SGL supérieure à 15 % par rapport à la valeur de base, sous chimiothérapie cardiotoxique (anthracyclines, trastuzumab), définit une cardiotoxicité infraclinique et justifie la mise en route d'une cardioprotection, avant même que la FEVG ne bouge.
5.2. Hypertrophie, valvulopathies et cardiopathie ischémique
Devant une hypertrophie ventriculaire gauche, la topographie du strain oriente le diagnostic étiologique : une altération diffuse et homogène évoque une cardiomyopathie hypertrophique, tandis qu'une préservation relative des segments apicaux au milieu d'une atteinte basale et médiane — un aspect dit de préservation apicale — est évocatrice d'une amylose cardiaque (approfondi en section 8). Dans les valvulopathies (insuffisance et rétrécissement aortiques), le SGL est un marqueur précoce du retentissement myocardique, utile pour discuter le moment opératoire chez le patient encore asymptomatique. Dans la cardiopathie ischémique, il quantifie l'étendue réelle de l'atteinte segmentaire, y compris dans les territoires où l'œil ne détecte encore aucun trouble net de la cinétique.
5.3. Ventricule droit et oreillette gauche
Le strain de la paroi libre du VD se mesure en coupe apicale 4 cavités centrée sur le ventricule droit, sur sa seule paroi libre, et détecte précocement une dysfonction ventriculaire droite avant l'altération des paramètres usuels comme le TAPSE.
L'oreillette gauche se déforme elle aussi, selon trois phases physiologiques : réservoir pendant la systole ventriculaire, conduit lors du remplissage passif précoce, puis pompe contractile assurant, par sa propre contraction, 15 à 30 % du remplissage ventriculaire total.

Le strain de réservoir (PALS, pour peak atrial longitudinal strain) correspond au pic de déformation atteint en télésystole ventriculaire ; abaissé, il traduit surtout une élévation des pressions de remplissage du VG, et non une pathologie de l'oreillette elle-même.

Un net gradient a été montré entre un témoin sain et des patients porteurs d'une hypertension artérielle, d'un diabète, ou des deux associés — la charge de comorbidités dégradant progressivement ce strain de réservoir bien avant l'apparition d'une dilatation atriale visible. Ce strain atrial, avec ses trois composantes détaillées, ses seuils et ses particularités de mesure en fibrillation atriale, est développé au cours 08 de cette discipline, Étude des oreillettes.
6. La torsion et la mécanique ventriculaire — pour aller plus loin
La torsion systolique du VG, déjà évoquée en section 2, n'est pas un simple sous-produit esthétique de l'architecture en hélice des fibres : elle emmagasine une énergie potentielle restituée en protodiastole, sous forme de détorsion rapide, qui participe activement à la succion diastolique précoce du ventricule. Un VG qui se tord peu, ou dont la détorsion est retardée, présente souvent une dysfonction diastolique avant même qu'un trouble de la relaxation ne soit mesurable au Doppler transmitral.
Cette torsion se mesure comme la différence de rotation, en degrés, entre la base et l'apex, vus chacun en coupe petit axe : la base tourne dans le sens horaire, l'apex dans le sens antihoraire, vus depuis l'apex — un gradient de rotation qui s'annule au niveau du plan équatorial, ni tout à fait basal ni tout à fait apical. La torsion nette, exprimée en degrés, complète le strain longitudinal en apportant une information sur la mécanique tridimensionnelle du ventricule, plutôt que sur sa seule déformation dans un axe.
7. Les pièges méthodologiques du strain — pour aller plus loin
Trois pièges reviennent systématiquement dans la littérature de standardisation du strain, et chacun a déjà été rencontré, sous une forme ou une autre, dans les sections précédentes de ce cours.
Le premier est la variabilité inter-logiciels (section 4) : deux logiciels différents, appliqués à la même boucle échographique, ne rendent jamais exactement le même chiffre. Ce n'est pas un défaut à corriger mais une propriété du système de mesure, qui impose le suivi longitudinal avec un seul et même outil. Le deuxième est la sensibilité au tracé de la ROI (section 3.2) : un contour légèrement différent, sur la même image, peut changer le SGL global de plus d'un point de pourcentage — un écart parfois suffisant pour faire basculer une décision de cardioprotection en cardio-oncologie. Le troisième est la dépendance aux conditions de charge : comme la fraction d'éjection, le strain longitudinal se modifie avec la précharge, la postcharge et la fréquence cardiaque, et une valeur isolée, sans contexte hémodynamique, s'interprète toujours avec prudence.
Le strain ne remplace donc jamais les paramètres standards — fraction d'éjection, Doppler, dimensions des cavités — il les complète, en apportant une sensibilité que ces paramètres n'ont pas pour détecter une atteinte encore infraclinique.
8. Le strain dans les cas cliniques limites — pour aller plus loin
La préservation apicale évoquée en section 5.2 mérite d'être précisée : ce n'est pas l'absence de toute anomalie apicale qui signe l'amylose, mais un contraste net entre un apex relativement épargné et une base sévèrement altérée, à l'inverse du gradient habituellement observé dans la cardiopathie ischémique ou hypertensive, où c'est plutôt l'apex qui souffre le plus. C'est ce contraste, visible d'un coup d'œil sur une carte polaire du strain comme celle de la section 4, plutôt qu'un seuil chiffré unique, qui oriente le clinicien vers une biopsie ou une scintigraphie osseuse de confirmation.
Dans la cardiopathie ischémique aiguë, le strain apporte une information que la seule cinétique visuelle ne donne pas toujours : un segment peut sembler se contracter à l'œil nu tout en présentant une déformation nettement diminuée, en particulier dans les zones de sidération périphériques à une nécrose constituée. À l'inverse, en cardio-oncologie, c'est la trajectoire dans le temps qui prime sur la valeur isolée : une baisse relative franchie entre deux mesures successives, faites avec le même appareil, pèse davantage dans la décision qu'une valeur unique comparée à un seuil de population générale.
Ce dernier point mérite d'être retenu au-delà du seul cadre de la cardio-oncologie : chaque fois qu'un strain sert à suivre un patient dans le temps plutôt qu'à poser un diagnostic ponctuel, c'est la tendance de plusieurs mesures comparables entre elles, acquises dans des conditions techniques aussi proches que possible, qui doit guider la décision — jamais un chiffre isolé comparé mentalement à une valeur normale apprise par cœur.
9. Points clés à retenir
- Le strain est une déformation exprimée en pourcentage, (L − L₀)/L₀, mesurée par le suivi de marqueurs acoustiques naturels (speckle tracking).
- Trois composantes : longitudinal (sous-endocarde, le plus utilisé), radial et circonférentiel (petit axe).
- Le SGL du VG s'acquiert sur trois coupes apicales (4, 2 et 3 cavités) ; valeur normale ≈ −20 %, en valeur absolue > 18 %.
- Un SGL « moins négatif » traduit une altération ; le signe est toujours porteur de sens.
- Les conditions techniques (échogénicité, ECG, cadence image 50-80/s) et le tracé précis de la ROI conditionnent la fiabilité de la mesure.
- Le SGL détecte une dysfonction infraclinique avant la chute de la FEVG : insuffisance cardiaque, cardio-oncologie (seuil de 15 % de baisse relative), valvulopathies, ischémie.
- La préservation apicale au milieu d'une atteinte basale oriente vers une amylose cardiaque ; une atteinte diffuse et homogène, vers une CMH.
- Le strain de la paroi libre du VD (coupe 4 cavités centrée VD) et le strain de réservoir de l'OG (PALS) détectent, chacun précocement, une dysfonction de leur cavité respective.
- Le strain ne se compare jamais entre deux logiciels différents : le suivi d'un patient exige le même appareil et le même software.
- Le strain est un outil complémentaire, jamais substitutif, des paramètres échocardiographiques standards.
10. Pièges fréquents
- Comparer deux valeurs de SGL obtenues avec deux logiciels différents, alors que l'écart entre plateformes peut dépasser deux points de pourcentage sur un cœur strictement inchangé.
- Lire le SGL sans tenir compte de son signe, en confondant une valeur « plus négative » (meilleure) avec une valeur « plus élevée » lue sans son signe.
- Accepter une mesure sur une coupe apicale raccourcie (foreshortening), qui fausse le strain exactement comme elle fausse les volumes.
- Valider un tracking sans contrôle visuel image par image, alors que le logiciel peut décrocher un segment sans le signaler explicitement.
- Inclure le péricarde ou l'oreillette gauche dans la région d'intérêt du VG, ce qui fausse la déformation mesurée sur les segments basaux.
- Conclure à une cardiotoxicité sur une seule mesure de SGL, sans disposer d'une valeur de base pour calculer la baisse relative qui définit le seuil de 15 %.
- Attribuer systématiquement une préservation apicale à une amylose sans intégrer l'âge, le contexte clinique et les autres marqueurs d'infiltration.
- Mesurer le strain du VD en coupe parasternale plutôt qu'en coupe apicale 4 cavités centrée sur le ventricule droit.
- Interpréter un strain de réservoir de l'OG abaissé comme le signe d'une pathologie atriale isolée, alors qu'il reflète le plus souvent une élévation des pressions de remplissage du VG.
- Considérer le strain comme un substitut de la fraction d'éjection et du Doppler, alors qu'il ne fait que les compléter par une sensibilité qui leur manque.
Sources
- MESSAOUDI Y. Strain myocardique. Diaporama de référence, Certificat d'Études Complémentaires d'Échographie Cardiaque, Faculté de Médecine de Sousse ; 2025. document interne, non publié
- Voigt JU, Pedrizzetti G, Lysyansky P, et al. Definitions for a common standard for 2D speckle tracking echocardiography: consensus document of the EACVI/ASE/Industry Task Force to standardize deformation imaging. Eur Heart J Cardiovasc Imaging. 2015;16(1):1-11. doi:10.1093/ehjci/jeu184
- Lang RM, Badano LP, Mor-Avi V, et al. Recommendations for cardiac chamber quantification by echocardiography in adults: an update from the American Society of Echocardiography and the European Association of Cardiovascular Imaging. J Am Soc Echocardiogr. 2015;28(1):1-39.e14. doi:10.1016/j.echo.2014.10.003
- Lyon AR, López-Fernández T, Couch LS, et al. 2022 ESC Guidelines on cardio-oncology developed in collaboration with the European Hematology Association (EHA), the European Society for Therapeutic Radiology and Oncology (ESTRO) and the International Cardio-Oncology Society (IC-OS). Eur Heart J. 2022;43(41):4229-4361. doi:10.1093/eurheartj/ehac244
- Badano LP, Kolias TJ, Muraru D, et al. Standardization of left atrial, right ventricular, and right atrial deformation imaging using two-dimensional speckle tracking echocardiography: a consensus document of the EACVI/ASE/Industry Task Force to standardize deformation imaging. Eur Heart J Cardiovasc Imaging. 2018;19(6):591-600. doi:10.1093/ehjci/jey042
Cours de la Pr Ag Yosra Messaoudi, Faculté de Médecine de Sousse.