Cours 38 Comprendre l'insuffisance cardiaque ⏱ 22 min

Physiopathologie de l'insuffisance cardiaque à FEVG préservée : du cœur rigide à la maladie systémique

Un cardiomyocyte vivant mais raide : pourquoi l'IC à FEVG préservée n'est pas une insuffisance cardiaque atténuée, mais une autre maladie.

🎯 Objectifs pédagogiques
  • Situer l'insuffisance cardiaque à FEVG préservée dans la classification ESC 2021 et expliquer pourquoi sa définition exige, contrairement aux autres catégories, une preuve objective supplémentaire
  • Expliquer pourquoi le terme « préservée » ne signifie pas « normale », en s'appuyant sur la fonction longitudinale et sur le comportement à l'effort
  • Distinguer rigoureusement dysfonction diastolique, insuffisance cardiaque diastolique et insuffisance cardiaque à FEVG préservée, et énoncer les deux erreurs de raisonnement opposées qu'entraîne leur confusion
  • Différencier la relaxation ventriculaire, processus actif consommateur d'ATP, de la compliance, propriété passive, et rattacher chacune à ses déterminants cellulaires
  • Décrire les sept familles de mécanismes cellulaires et moléculaires de la dysfonction diastolique, et expliquer le rôle particulier de la titine dans la rigidité du cardiomyocyte
  • Énumérer les anomalies cardiaques non diastoliques de l'IC à FEVG préservée et expliquer la contribution de chacune aux symptômes et au pronostic
  • Expliquer, en s'appuyant sur l'équation de Fick, comment les anomalies extracardiaques limitent l'effort indépendamment du débit cardiaque
  • Exposer le paradigme physiopathologique traditionnel, énoncer les faits cliniques qui l'ont mis en défaut, et détailler la cascade du paradigme inflammatoire de Paulus et Tschöpe
  • Justifier le rôle causal des comorbidités métaboliques dans le déclenchement et l'entretien de la maladie
  • Comparer les deux remodelages myocardiques et en déduire pourquoi les traitements de l'IC à FEVG réduite ont échoué dans l'IC à FEVG préservée
  • Énoncer les limites des peptides natriurétiques dans l'IC à FEVG préservée et expliquer pourquoi un taux normal, en particulier chez l'obèse, n'élimine pas le diagnostic
  • Distinguer fibrose et infiltration, et citer les phénocopies à écarter devant un ventricule gauche épais et rigide — amylose à transthyrétine au premier rang
  • Nommer les principaux phénotypes de l'IC à FEVG préservée et en déduire pourquoi il n'existe probablement pas un traitement unique du syndrome
  • Citer les essais thérapeutiques négatifs et positifs qui ont fondé le renversement de paradigme, et énoncer ce que ces résultats ne démontrent pas encore
  • Exposer les deux versants du rôle de la fréquence cardiaque sur un ventricule rigide et en tirer la conduite à tenir vis-à-vis d'un bêtabloquant indiqué
Mots-clés insuffisance cardiaque à FEVG préservéeHFpEFdysfonction diastoliquefraction d'éjection préservéeESC 2021pressions de remplissagerelaxation ventriculairecompliance ventriculairetitineprotéine kinase GGMP cycliquemonoxyde d'azoteSERCA2ainflammation microvasculairedysfonction endothélialecomorbidités métaboliquesparadigme de Paulus et Tschöpefibrose interstitiellehypertrophie concentriqueincompétence chronotropemyopathie atrialehypertension pulmonaire post-capillairedysfonction ventriculaire droitedéformation longitudinale globaleremodelage ventriculairepeptides natriurétiquesamylose cardiaque à transthyrétinephénotypes de l'IC-FEpcontrainte péricardique

1. Poser le problème : une insuffisance cardiaque sur un cœur qui éjecte bien

Un patient de soixante-douze ans s'essouffle à la marche, ses chevilles gonflent, ses peptides natriurétiques sont élevés. Vous portez le diagnostic d'insuffisance cardiaque. Puis l'échocardiographie affiche une fraction d'éjection du ventricule gauche (FEVG) à 62 %. Le raisonnement le plus naturel — et le plus faux — consiste alors à se dire que la pompe fonctionne, donc que le cœur n'est pas en cause. Tout ce cours est construit pour démonter cette intuition.

L'insuffisance cardiaque à FEVG préservée (IC-FEp ; en anglais heart failure with preserved ejection fraction, HFpEF) représente aujourd'hui environ la moitié de toutes les insuffisances cardiaques, et son incidence augmente là où celle de l'IC à FEVG réduite diminue : elle suit le vieillissement des populations et l'épidémie d'obésité et de diabète. C'est un syndrome hétérogène — présentations, étiologies et comorbidités multiples — de diagnostic difficile et de prise en charge longtemps beaucoup moins consensuelle. Le pronostic n'a rien de rassurant : à symptômes égaux, mortalité et réhospitalisations sont proches de celles de l'IC à FEVG réduite.

1.1. Une terminologie fondée sur un seul chiffre

La classification internationale de l'insuffisance cardiaque n'est fondée ni sur la cause, ni sur les symptômes, ni sur l'anatomie : elle est fondée sur la fraction d'éjection. Ce choix n'est pas arbitraire. La FEVG est le paramètre qui a le mieux séparé, dans les grands essais, les populations qui répondaient au traitement de celles qui n'y répondaient pas : ce n'est pas d'abord un descripteur de gravité, c'est un prédicteur de réponse thérapeutique. Les recommandations de la Société européenne de cardiologie (ESC) 2021 retiennent trois catégories.

CatégorieFEVGCe qu'il faut pour poser le diagnosticTerme anglais
IC à FEVG réduite (IC-FEr)≤ 40 %Symptômes, avec ou sans signes d'insuffisance cardiaqueHFrEF
IC à FEVG légèrement réduite (IC-FEmr)41 – 49 %Symptômes, avec ou sans signes d'insuffisance cardiaqueHFmrEF
IC à FEVG préservée (IC-FEp)≥ 50 %Symptômes, avec ou sans signes, plus une preuve objective d'anomalie cardiaque structurelle ou fonctionnelle compatible avec une élévation des pressions de remplissage, incluant l'élévation des peptides natriurétiquesHFpEF

Lisez attentivement la troisième ligne : elle est asymétrique. Quand la FEVG est effondrée, le chiffre suffit. Quand elle est préservée, il ne prouve rien, puisque l'immense majorité de la population générale a une FEVG supérieure à 50 % : il faut donc une preuve supplémentaire que le cœur est bien l'organe fautif. C'est tout le problème diagnostique de cette maladie, et c'est déjà un indice sur sa nature : ici, le désordre n'est pas visible sur le paramètre que l'on regarde en premier.

Figure 1 — Le spectre de la fraction d'éjection : trois territoires, trois ventricules

1.2. Le mot « préservée » est un piège

Préservée veut dire mesurée à 50 % ou plus. Cela n'a jamais voulu dire normale. Deux raisons, que nous retrouverons dans tout le cours.

Première raison : la FEVG traduit surtout le raccourcissement radial et l'épaississement pariétal. Or les fibres qui souffrent en premier ici sont les fibres longitudinales sous-endocardiques, les plus exposées à l'ischémie microvasculaire et à la fibrose. Ces fibres se dégradent tôt, tandis que le remodelage concentrique — l'hypertrophie du cardiomyocyte — épaissit la paroi et réduit la cavité ; or, dans cette géométrie, un raccourcissement de fibres médiocre suffit à produire un pourcentage d'éjection normal. Les deux phénomènes sont concomitants, non enchaînés : ce n'est pas la dégradation des fibres longitudinales qui épaissit la paroi, c'est le remodelage qui le fait, et c'est lui qui masque l'atteinte. D'où une déformation longitudinale globale fréquemment altérée à FEVG parfaitement normale.

Corollaire contre-intuitif, à retenir : une FEVG supranormale, au-delà de 65 à 70 %, n'est pas une bonne nouvelle. Elle signe souvent une petite cavité hypertrophiée — c'est-à-dire exactement le ventricule dont parle ce cours.

Seconde raison : la maladie se démasque à l'effort. Au repos, contractilité, fréquence cardiaque et pressions de remplissage peuvent être strictement normales. À l'effort, la réserve contractile ne suit pas, la fréquence ne monte pas assez, les pressions s'élèvent brutalement. Une échocardiographie de repos normale chez un patient dyspnéique n'élimine donc rien.

La mesure de la FEVG elle-même — méthodes et limites — est traitée dans le cours d'échocardiographie consacré à la fonction ventriculaire gauche.

2. Trois cercles à ne jamais confondre

Avant tout inventaire de mécanismes, nettoyons le vocabulaire. Trois expressions circulent, souvent employées l'une pour l'autre, et ne désignent pas la même chose : dysfonction diastolique, insuffisance cardiaque diastolique et insuffisance cardiaque à FEVG préservée. Voyez-les comme trois cercles qui se chevauchent sans se superposer.

Figure 2 — Les trois cercles : dysfonction diastolique, insuffisance cardiaque diastolique, insuffisance cardiaque à FEVG préservée

2.1. La dysfonction diastolique est une anomalie de fonction

C'est une anomalie mécanique objectivée par un examen, échocardiographie ou cathétérisme : le ventricule se relâche mal, ou ne se remplit qu'au prix d'une pression d'amont élevée. Ce n'est pas un syndrome clinique. Sa prévalence augmente fortement avec l'âge, l'hypertension artérielle et l'obésité, et une large part des porteurs sont asymptomatiques. Dire d'une patiente de soixante-quinze ans hypertendue qu'elle est « en insuffisance cardiaque » parce que son rapport E sur E prime est augmenté est une faute de raisonnement.

2.2. L'« insuffisance cardiaque diastolique » est un terme historique

L'expression a désigné, deux décennies durant, le syndrome survenant sur un ventricule non dilaté à fonction systolique conservée, attribué par hypothèse à la seule anomalie du remplissage. Elle a été abandonnée pour une raison de fond : elle inscrit un mécanisme présumé dans le nom même du syndrome. Or le trouble du remplissage, s'il est le plus constant, n'est pas le seul, et chez certains patients il n'est pas le principal responsable de la dyspnée. Le terme neutre d'IC à FEVG préservée décrit ce que l'on mesure, sans préjuger de la cause.

2.3. L'IC à FEVG préservée est un syndrome clinique

C'est un syndrome : des symptômes, des signes, une preuve objective d'atteinte cardiaque, et une FEVG au moins égale à 50 %. La dysfonction diastolique en est le mécanisme dominant — le phénomène le plus important, mais non exclusif — associé à des anomalies cardiaques non diastoliques et à des anomalies extracardiaques dont la contribution à la dyspnée est parfois majoritaire.

Dysfonction diastoliqueIC diastoliqueIC à FEVG préservée
NatureAnomalie de fonction, mesuréeSyndrome clinique, terme historiqueSyndrome clinique, terme actuel
Comment on l'affirmeÉchocardiographie ou cathétérismeClinique, sur un cœur non dilaté à FEVG conservéeClinique + preuve objective + FEVG ≥ 50 %
Symptômes obligatoiresNonOuiOui
Ce que le nom sous-entendLa seule mécanique du remplissageQue la diastole explique tout : hypothèse trop étroiteRien sur le mécanisme : terme purement descriptif
🎯 La double erreur à éviter

Erreur par excès : appeler insuffisance cardiaque une anomalie échographique isolée chez un patient asymptomatique. Une dysfonction diastolique n'est pas un diagnostic clinique.

Erreur par défaut : écarter le cœur devant une échocardiographie de repos quasi normale chez un patient dyspnéique. La dyspnée d'une IC-FEp peut venir du muscle squelettique, du poumon, de la rigidité artérielle ou d'une incompétence chronotrope, toutes invisibles au repos.

3. Première couche : le trouble du remplissage ventriculaire gauche

Les mécanismes s'organisent en trois couches emboîtées : au centre le trouble du remplissage ; autour, les autres anomalies cardiaques — contractilité, hypertension pulmonaire, ventricule droit, oreillette gauche, réponse chronotrope ; à la périphérie, les anomalies extracardiaques — endothélium, artères, muscle, poumon, rein. Aucune couche ne suffit à expliquer un patient donné : c'est leur combinaison, variable d'un malade à l'autre, qui fait l'hétérogénéité du syndrome.

Figure 3 — L'inventaire en trois couches : du remplissage ventriculaire à la maladie multi-organe

3.1. Ce que fait un ventricule normal pendant la diastole

La diastole n'est pas un temps mort : c'est un travail, qui se décompose en deux processus de nature totalement différente.

La relaxation est active et consomme de l'énergie. Après l'éjection, le calcium cytosolique est repompé dans le réticulum sarcoplasmique par la pompe SERCA2a, contrôlée par le phospholamban, et expulsé par l'échangeur sodium-calcium ; ce reflux permet le détachement des ponts actine-myosine. Chaque ion repompé coûte de l'ATP : une cellule au métabolisme altéré se relâche mal, et cette relaxation défectueuse est la première anomalie mécanique de la cardiopathie hypertensive. S'y ajoute la restitution élastique : le ventricule comprimé en systole se détend comme un ressort et aspire le sang, permettant un remplissage précoce à basse pression.

La compliance est passive et ne consomme rien. Le remplissage dépend alors des propriétés élastiques de la chambre : rigidité du cardiomyocyte, collagène interstitiel, contrainte du péricarde et du ventricule droit. C'est ce que traduit la courbe pression-volume télédiastolique. Dans l'IC-FEp, elle est déplacée vers le haut et vers la gauche et sa pente se redresse plus tôt : une petite augmentation de volume entraîne une élévation disproportionnée de pression.

Le péricarde n'est pas un détail d'anatomie. Le cœur est enfermé dans un sac peu extensible à court terme, et tout ce qui occupe la place à l'intérieur de ce sac se paie en pression de remplissage. Chez le patient obèse, la graisse épicardique épaissit l'enveloppe, l'abdomen distendu refoule le diaphragme, et l'expansion volémique dilate le ventricule droit : le septum se déplace vers la gauche et le ventricule gauche doit se remplir dans un espace contraint — c'est l'interdépendance ventriculaire. Une part de la pression télédiastolique mesurée chez ces patients n'est donc pas due à la rigidité du muscle gauche lui-même, mais à la contrainte externe qui l'entoure. C'est un mécanisme majeur du phénotype obèse, et c'est la raison pour laquelle la décongestion et la perte de poids abaissent les pressions de remplissage sans qu'un seul sarcomère ait été modifié.

Figure 4 — La courbe pression-volume télédiastolique déplacée vers le haut et la gauche

C'est la clé de la décompensation : elle explique l'œdème aigu du poumon survenant en quelques heures, souvent avec une pression artérielle élevée, sur un écart de sel, une poussée hypertensive ou un passage en fibrillation atriale — et la fragilité inverse sous diurétique.

⚠️ Sécurité — la courbe est raide dans les deux sens

Sur une courbe raide, un petit déplacement de volume produit un grand saut de pression, vers le haut comme vers le bas. Vers le haut, c'est l'œdème aigu du poumon en quelques heures. Vers le bas, l'accident inverse est tout aussi rapide : quelques centaines de millilitres soustraits en trop suffisent à faire tomber le volume télédiastolique dans la partie plate de la courbe, donc à effondrer le volume d'éjection, la pression artérielle et la perfusion rénale. Ces patients n'ont pratiquement pas de réserve de précharge.

Conséquence pratique : titration prudente du diurétique, réévaluation clinique rapprochée, surveillance de la fonction rénale et du ionogramme à chaque changement de dose. La cible n'est pas « le poids le plus bas possible », c'est l'euvolémie.

3.2. La traduction hémodynamique : l'élévation des pressions de remplissage

Quelle que soit la cascade moléculaire en amont, le résultat mesurable est unique : l'élévation des pressions de remplissage du ventricule gauche, dénominateur commun du syndrome et cause directe de la congestion pulmonaire.

La référence est invasive. Le cathétérisme mesure la pression de l'oreillette gauche, la pression capillaire pulmonaire d'occlusion qui en est le reflet, et la pression télédiastolique du ventricule gauche ; couplé à un exercice, il démasque les formes normales au repos. L'approche courante est échocardiographique ; comprenez ce que signifie chaque paramètre plutôt que d'en retenir des chiffres :

  • Le rapport E/E' confronte la vitesse du remplissage précoce, qui dépend du gradient oreillette-ventricule, à la vitesse d'allongement du myocarde : c'est corriger le flux par la qualité de la relaxation. Plus le myocarde est lent à s'allonger pour un flux donné, plus la pression d'amont doit être élevée.
  • Le volume indexé de l'oreillette gauche est la mémoire chronique de cette pression : il est à la diastole ce que l'hémoglobine glyquée est à la glycémie — valvulopathie mitrale et fibrillation atriale écartées.
  • La vitesse du flux d'insuffisance tricuspide estime la pression artérielle pulmonaire, conséquence d'aval.
  • Les peptides natriurétiques traduisent l'étirement pariétal ; leur place est diagnostique. Mais, ici, leur négativité ne rassure pas. Dans l'IC-FEp la cavité est petite et la contrainte pariétale normale : à congestion égale, les taux sont plus bas que dans l'IC à FEVG réduite. Et l'obésité les abaisse encore — c'est-à-dire chez le patient le plus typique de la maladie. Un taux normal, surtout chez un obèse, n'élimine donc pas le diagnostic, alors qu'il l'élimine raisonnablement dans l'IC à FEVG réduite. La règle est exactement symétrique de celle de l'échocardiographie de repos : ni l'une ni l'autre ne permet d'écarter.
🎯 Ce que ce cours ne développe pas L'algorithme d'estimation des pressions de remplissage et ses seuils relèvent du cours d'échocardiographie sur la fonction diastolique. Retenez ici la seule signification physiopathologique des critères.

3.3. Les mécanismes cellulaires et moléculaires

Descendons à l'échelle de la cellule. Sept familles de mécanismes se combinent, et toutes convergent vers un même carrefour de signalisation.

MécanismeCe qui se passeConséquence sur la diastole
Couplage excitation-contractionSERCA2a moins active, fuite calcique diastoliqueCalcium trop lent à décroître : relaxation prolongée
Sarcomère : la titineBascule vers l'isoforme courte et raide N2B ; surtout hypophosphorylation par déficit de protéine kinase GLe ressort intracellulaire durcit : rigidité passive accrue
Déficit NO – GMPc – PKGMoins de monoxyde d'azote, donc moins de GMP cyclique et de protéine kinase G activeTitine non phosphorylée (rigidité) et frein antihypertrophique levé (hypertrophie)
Stress oxydatifExcès d'espèces réactives de l'oxygène ; le superoxyde piège le NO en peroxynitriteÉteint la voie du NO à sa source, oxyde protéines contractiles et canaux calciques
Insuffisance microvasculaireRaréfaction capillaire, réserve de flux coronaire diminuéeIschémie sous-endocardique à l'effort — or la relaxation est un processus actif ATP-dépendant, et c'est la première fonction que l'ischémie altère, avant même la contraction
InflammationInflammation systémique de bas grade, macrophages interstitiels profibrosantsRelie les comorbidités au myocarde et alimente la fibrose
Défauts mitochondriaux et métaboliquesRendement énergétique abaissé, lipotoxicité, insulinorésistanceMoins d'ATP pour repomper le calcium : relaxation active pénalisée
Figure 5 — Le cardiomyocyte : la titine, ressort moléculaire, et la voie NO – GMPc – PKG

Une précision qui compte en pratique. La dysfonction microvasculaire n'exclut pas la maladie coronaire épicardique : elle lui est fréquemment associée. Une proportion importante de ces patients est porteuse de lésions obstructives des gros troncs, qui ajoutent leur part d'ischémie sous-endocardique et aggravent la dysfonction diastolique d'effort. Attribuer d'emblée toute l'ischémie au lit microvasculaire est une erreur de raisonnement : chez un patient dyspnéique, a fortiori angineux, la coronaropathie se cherche.

La titine mérite un arrêt

La titine, ou connectine, est la plus grande protéine du corps humain. Elle relie la ligne Z à la bande M et se comporte comme un ressort moléculaire : c'est elle, et non le collagène, qui détermine l'essentiel de la rigidité passive du cardiomyocyte isolé. Deux leviers modifient sa raideur : l'expression des isoformes, N2B courte et raide contre N2BA longue et souple ; et surtout l'état de phosphorylation de ses domaines élastiques, plus rapide et réversible, car la protéine kinase A et surtout la protéine kinase G phosphorylent la titine et l'assouplissent. Éteignez la voie du monoxyde d'azote, et la titine reste déphosphorylée : le cardiomyocyte se raidit sans qu'un gramme de collagène ait été déposé. Cette phrase contient tout le renversement de paradigme à venir.

3.4. Une fibrose diffuse, pas une cicatrice

L'interstitium se charge de collagène sous l'effet des facteurs profibrosants libérés par l'inflammation. Mais la nature de cette fibrose importe autant que sa quantité : interstitielle, réactionnelle, diffuse et périvasculaire, elle s'installe entre des cardiomyocytes vivants. Elle rigidifie la chambre sans remplacer de muscle mort. À l'opposé, l'IC à FEVG réduite est dominée par une fibrose de remplacement, cicatrice occupant la place de cellules disparues (section 8) — d'où une fibrose interstitielle théoriquement plus accessible dans l'IC-FEp, alors qu'une cicatrice constituée dans l'IC-FEr ne redevient jamais du muscle. Nous verrons en section 8 ce que cette différence autorise réellement à espérer : moins que ce que la logique laisse croire.

3.5. Fibrose n'est pas infiltration : les diagnostics à ne pas manquer

Tout ce qui précède décrit un ventricule rendu rigide par l'hypertrophie du cardiomyocyte et par un collagène interstitiel surabondant. Mais un myocarde peut aussi être rendu rigide parce qu'une substance étrangère s'est installée entre les cellules. Ce n'est plus de la fibrose, c'est de l'infiltration, et la distinction n'a rien d'académique : elle change le traitement.

Devant un ventricule gauche épais et rigide, l'IC-FEp du sujet âgé polypathologique est l'hypothèse la plus fréquente ; elle n'est pas la seule. Quatre familles de diagnostics doivent être écartées avant de s'y arrêter — ce sont les phénocopies de l'IC-FEp.

À évoquerCe qui doit y faire penserPourquoi il ne faut pas la manquer
Amylose cardiaque à transthyrétine (ATTR)Sujet âgé, paroi très épaisse sans hypertension proportionnée, microvoltage à l'ECG contrastant avec l'hypertrophie, troubles conductifs, canal carpien bilatéral ancien, rupture du tendon distal du biceps, canal lombaire étroit ; en imagerie, préservation apicale de la déformation longitudinaleElle représente une part loin d'être négligeable des IC-FEp hypertrophiques du sujet âgé — de l'ordre de 13 % dans les séries de dépistage. Elle est aujourd'hui traitable par des molécules spécifiques, et plusieurs classes usuelles y sont mal tolérées. L'erreur diagnostique a donc des conséquences directes
Cardiomyopathie hypertrophiqueHypertrophie asymétrique, souvent septale, sujet plus jeune, antécédents familiaux, souffle variable, obstruction intraventriculaire dynamiqueEnjeu familial (dépistage), risque rythmique, et contre-indication des traitements qui aggravent l'obstruction
Péricardite constrictiveSignes droits au premier plan, antécédent de tuberculose, d'irradiation ou de chirurgie cardiaque, variations respiratoires marquées des flux, annulus paradoxusMaladie chirurgicalement curable : elle ne doit pas être traitée comme une maladie du muscle
Valvulopathies et états à haut débitRétrécissement aortique serré, insuffisance mitrale, mais aussi anémie profonde, hyperthyroïdie, fistule artério-veineuseCauses correctables de dyspnée à FEVG préservée
⚠️ Sécurité — le réflexe à installer Devant une insuffisance cardiaque à FEVG préservée avec paroi épaisse, la question n'est pas seulement « quelles comorbidités ? », c'est aussi « est-ce bien une IC-FEp, ou une phénocopie ? ». L'amylose à transthyrétine est celle qui a le plus changé de statut : d'un diagnostic d'autopsie, elle est devenue une maladie que l'on dépiste et que l'on traite. La chercher ne coûte qu'un raisonnement ; ne pas la chercher coûte un traitement.

4. Deuxième couche : les anomalies cardiaques non diastoliques

Réduire l'IC-FEp à une diastole défaillante est la seconde grande simplification à combattre : le cœur de ces patients est atteint dans plusieurs fonctions à la fois, et certaines de ces atteintes pèsent plus lourd sur les symptômes et le pronostic que le trouble du remplissage.

4.1. La dysfonction systolique existe, elle est simplement discrète

La contractilité est modérément diminuée chez beaucoup de ces patients, ce qui n'a rien de contradictoire avec une FEVG normale (section 1.2). L'atteinte prédomine sur la fonction longitudinale et se démasque à l'effort : réserve contractile réduite, volume d'éjection qui n'augmente pas, débit qui plafonne. Un patient dont la FEVG passe de 62 % au repos à 63 % à l'effort n'a pas une fonction systolique normale : il a un cœur incapable de monter en régime.

4.2. L'hypertension pulmonaire, d'abord post-capillaire

Elle est la conséquence directe de l'élévation chronique des pressions de remplissage, transmise à l'oreillette gauche puis aux veines et capillaires pulmonaires : hypertension pulmonaire post-capillaire, à résistance pulmonaire initialement normale, aggravée par la dysfonction systolique, la fibrillation atriale et les valvulopathies. Avec le temps, un remodelage des artérioles pulmonaires peut y ajouter une composante pré-capillaire, plus difficile à traiter. Sa présence est un marqueur de mauvais pronostic.

4.3. La dysfonction ventriculaire droite

Environ un tiers des patients en sont atteints. Elle résulte de la post-charge pulmonaire, mais aussi d'une atteinte myocardique droite propre, le ventricule droit subissant les mêmes comorbidités que le gauche. La dilatation de l'anneau tricuspide y ajoute une insuffisance tricuspide fonctionnelle qui aggrave la congestion veineuse. C'est un facteur pronostique péjoratif majeur : elle fait passer le patient de la dyspnée à l'œdème, à l'ascite et à la congestion hépatique et rénale.

4.4. Le remodelage de l'oreillette gauche

L'oreillette gauche n'est pas un réservoir passif : réservoir en systole, conduit en protodiastole, pompe en télédiastole. Exposée chroniquement à des pressions élevées, elle se dilate, se fibrose et se rigidifie : c'est la myopathie atriale. Sa fonction de pompe se dégrade alors même que sa contribution devient déterminante. Ordre de grandeur à retenir : sur un cœur normal, la systole atriale n'apporte qu'environ 20 à 30 % du volume de remplissage ; sur un ventricule rigide, où le remplissage précoce par succion est très diminué, elle peut en apporter jusqu'à 40 %. Perdre le rythme sinusal, c'est donc perdre d'un coup près de la moitié du remplissage chez celui qui en a le plus besoin — d'où l'intolérance spectaculaire de ces patients à la perte du rythme sinusal. Son remodelage électrique favorise la fibrillation atriale, très fréquente et souvent déclenchante. Enfin, une oreillette rigide transmet la pression au lit pulmonaire et retentit sur le cœur droit.

4.5. L'incompétence chronotrope

C'est l'anomalie la plus souvent oubliée. Le débit cardiaque est le produit du volume d'éjection par la fréquence. Chez un patient dont le volume d'éjection ne peut pas augmenter, faute d'un remplissage supplémentaire, l'adaptation à l'effort repose presque entièrement sur la fréquence. Or ces patients accélèrent mal : dysfonction sinusale, désensibilisation bêta-adrénergique, parfois freinage iatrogène. D'où une limitation majeure des capacités d'effort sans aucune congestion pulmonaire, et invisible au repos.

⚠️ Sécurité — ne renversez pas le raisonnement

Constater une incompétence chronotrope ne signifie pas qu'il faut alléger les traitements bradycardisants. La balance est délicate, et elle est raide des deux côtés : sur un ventricule rigide, une fréquence trop rapide raccourcit la diastole, donc le temps de remplissage, et élève les pressions. C'est le mécanisme de décompensation de la fibrillation atriale rapide, et c'est aussi la raison pour laquelle les tentatives d'accélérer la fréquence de ces patients par stimulation n'ont pas convaincu.

Beaucoup de ces malades reçoivent un bêtabloquant pour une indication propre — post-infarctus, contrôle de la fréquence en fibrillation atriale. On ne retire pas un bêtabloquant indiqué au seul motif d'une incompétence chronotrope. Réexaminer l'ordonnance est légitime ; la déprescription réflexe ne l'est pas.

5. Troisième couche : les anomalies extracardiaques

Revenez à l'équation de Fick : la consommation d'oxygène à l'effort est le produit du débit cardiaque par la différence artério-veineuse en oxygène. Le cœur ne détermine que le premier terme ; chez beaucoup de ces patients, c'est le second — la capacité des muscles à extraire l'oxygène — qui limite l'effort. Un cœur parfaitement réparé ne les guérirait pas.

5.1. Dysfonction endothéliale et rigidité artérielle

C'est la charnière entre les comorbidités et le myocarde. Obésité, insulinorésistance, hypertension et vieillissement produisent un état inflammatoire systémique qui altère l'endothélium partout : coronaires de petit calibre, artères périphériques, capillaires musculaires. Le mécanisme central est l'anomalie de la voie NO – GMPc – PKG, déjà rencontrée dans le cardiomyocyte.

Deux conséquences comptent. D'abord une rigidité aortique et périphérique accrue, majorée à l'exercice : les ondes de réflexion reviennent plus tôt et plus fortes vers un ventricule déjà rigide. Ensuite, plus subtil, l'absence de baisse normale des résistances périphériques à l'effort : chez le sujet sain, la vasodilatation musculaire fait chuter les résistances et permet au débit d'augmenter à pression contenue. Ici elle ne se produit pas, et le patient répond par une élévation de pression au lieu d'une augmentation de débit — profil hypertensif à l'exercice, très caractéristique.

5.2. Le muscle squelettique

Ces patients ont une sarcopénie, une infiltration adipeuse intramusculaire et une réduction des fibres oxydatives de type I, avec un défaut mitochondrial d'extraction de l'oxygène entretenu par le stress oxydatif, l'inflammation et l'hypertonie sympathique. La différence artério-veineuse en oxygène plafonne donc à l'effort, et le déconditionnement referme le cercle vicieux.

5.3. Le retentissement pulmonaire

L'élévation chronique des pressions de remplissage entraîne, au-delà de la congestion, un remodelage structurel : épaississement de la membrane alvéolo-capillaire, hausse des résistances pulmonaires, altération de la diffusion. D'où une diminution des échanges gazeux qui pèse sur l'effort indépendamment du débit, et c'est aussi la voie par laquelle l'atteinte gauche retentit sur le ventricule droit. Une pathologie respiratoire propre — BPCO, apnées du sommeil, obésité thoracique — s'y associe souvent et brouille l'interprétation de la dyspnée.

5.4. Le rein

Le rein est victime deux fois. La congestion veineuse systémique, liée à la dysfonction droite et à l'insuffisance tricuspide, élève la pression veineuse rénale ; or c'est le gradient entre pression artérielle et pression veineuse qui détermine la perfusion glomérulaire. La congestion altère donc la fonction rénale autant, sinon plus, que la baisse du débit cardiaque. En aval, l'activation neuro-hormonale entretient la rétention hydrosodée. La maladie rénale chronique est par ailleurs un puissant inducteur d'inflammation : à la fois cause et conséquence.

6. L'ancien paradigme : hypertension artérielle plus vieillissement

Le schéma était linéaire et élégant. Une post-charge chroniquement élevée — hypertension artérielle, rigidité aortique du sujet âgé — impose au ventricule gauche une contrainte pariétale accrue. Il y répond, selon la loi de Laplace, par une hypertrophie concentrique qui normalise cette contrainte, accompagnée d'un dépôt de collagène. Le ventricule devient épais et rigide, la relaxation se prolonge, la compliance diminue, les pressions de remplissage s'élèvent. Le vieillissement fait le reste.

Dans ce schéma, le cœur est le premier coupable et souffre d'un excès de charge. La logique thérapeutique en découle : abaisser la pression artérielle, faire régresser l'hypertrophie, bloquer le système rénine-angiotensine-aldostérone comme dans l'IC à FEVG réduite. C'est ce que l'on a fait pendant vingt ans.

Le résultat est le fait clinique qui a forcé le changement de théorie : essai après essai, ces stratégies ont échoué à réduire la mortalité de l'IC à FEVG préservée, alors qu'elles transforment le pronostic de l'IC à FEVG réduite. Ces essais ont des noms, et il faut les connaître : PEP-CHF (périndopril), CHARM-Preserved (candésartan), I-PRESERVE (irbésartan), TOPCAT (spironolactone, dont l'interprétation a de surcroît été brouillée par une hétérogénéité régionale majeure des populations incluses). Aucun n'a démontré de réduction de la mortalité. Deux observations achevaient de mettre le raisonnement en défaut : tous les hypertrophiés ne développent pas ce syndrome, et beaucoup de malades atteints ont une hypertrophie modeste ; surtout, leur profil réel est celui du sujet obèse, diabétique, insuffisant rénal, apnéique, non de l'hypertendu isolé.

7. Le nouveau paradigme : une inflammation microvasculaire d'origine métabolique

Le modèle qui s'est imposé a été formalisé par Paulus et Tschöpe en 2013. Il inverse le sens de la flèche causale : le point de départ n'est plus la charge imposée au ventricule, ce sont les comorbidités métaboliques et inflammatoires, et le cœur devient l'organe atteint plutôt que l'organe fautif.

Figure 6 — Le paradigme inflammatoire : des comorbidités au cardiomyocyte rigide

7.1. La cascade, maillon par maillon

Un — les comorbidités entretiennent une inflammation systémique de bas grade. Le tissu adipeux viscéral est un organe endocrine sécrétant des cytokines pro-inflammatoires ; diabète, insuffisance rénale, bronchopneumopathie, apnées du sommeil, anémie et carence martiale y ajoutent leur contribution.

Deux — l'endothélium microvasculaire coronaire s'active. Les cytokines induisent l'expression de molécules d'adhésion sur l'endothélium des petits vaisseaux du myocarde et déclenchent une production massive d'espèces réactives de l'oxygène. Les monocytes adhèrent, traversent la paroi et deviennent des macrophages interstitiels profibrosants.

Trois — la biodisponibilité du monoxyde d'azote s'effondre. Le superoxyde réagit avec le monoxyde d'azote pour former du peroxynitrite : le NO est consommé au moment même où sa production diminue, par découplage de la NO-synthase endothéliale. C'est le verrou du modèle.

Quatre — le cardiomyocyte voisin est privé de son signal. Moins de monoxyde d'azote diffusant depuis l'endothélium, c'est moins de guanylate cyclase soluble activée, donc moins de GMP cyclique et moins d'activité de la protéine kinase G. Or cette kinase freine l'hypertrophie et phosphoryle la titine, ce qui assouplit le ressort intracellulaire.

Cinq — la conséquence mécanique. Frein antihypertrophique levé, le cardiomyocyte s'hypertrophie ; titine non phosphorylée, il se raidit. Le myocarde devient hypertrophié et rigide, d'une rigidité en grande partie intracellulaire, à laquelle les macrophages interstitiels ajoutent une fibrose diffuse.

Le modèle explique d'un seul mouvement l'hypertrophie sans surcharge de pression majeure, la rigidité sans fibrose massive, la raréfaction capillaire, l'atteinte simultanée du muscle et de l'endothélium, et l'échec des traitements dirigés contre la seule post-charge.

7.2. Les comorbidités ne sont plus un décor

Dans l'ancien schéma, elles étaient des facteurs associés. Dans le nouveau, elles sont le moteur causal. Chaque comorbidité identifiée n'est donc plus une ligne de plus sur l'observation : c'est un mécanisme actif dont la correction est une intervention sur la maladie elle-même.

ComorbiditéCe qu'elle apporte à la cascade
Obésité viscéraleCytokines pro-inflammatoires, expansion volémique, infiltration adipeuse, contrainte péricardique
Diabète, insulinorésistanceProduits avancés de glycation pontant le collagène, lipotoxicité, dysfonction microvasculaire
Hypertension artérielleCharge mécanique et rigidité aortique — non niée, mais rétrogradée au rang de contributeur
Maladie rénale chroniqueInflammation, rétention hydrosodée, activation neuro-hormonale, anémie
BPCO, apnées du sommeilHypoxie intermittente, stress oxydatif, hypertonie sympathique
Anémie, carence martialeTransport d'oxygène et métabolisme oxydatif musculaire abaissés
VieillissementInflammation de bas grade liée à l'âge, rigidité artérielle, sarcopénie
Paradigme traditionnelParadigme actuel
Point de départHypertension artérielle et vieillissementComorbidités métaboliques et inflammatoires
Signal transmis au cœurContrainte pariétale mécaniqueCytokines circulantes et stress oxydatif
Première cibleLe cardiomyocyte, directementL'endothélium microvasculaire coronaire
Voie moléculaire cléHypertrophie de charge, dépôt de collagèneEffondrement de la voie NO – GMPc – PKG
Origine de la rigiditéSurtout extracellulaire : le collagèneLargement intracellulaire : titine hypophosphorylée
Statut du cœurOrgane coupable, surchargéOrgane victime d'une maladie systémique
Cible thérapeutiquePost-charge et système rénine-angiotensineTerrain métabolique et inflammatoire, GMP cyclique

7.3. Un syndrome hétérogène : encore faut-il nommer les phénotypes

Dire que l'IC-FEp est un « syndrome hétérogène » n'a d'intérêt que si l'on nomme les figures qu'elle prend. La cartographie la plus utilisée distingue des phénotypes dont le mécanisme dominant — et donc la cible thérapeutique — ne sont pas les mêmes. Un même patient peut en cumuler plusieurs ; tout l'exercice consiste à identifier celui qui commande.

PhénotypeCe qui domineCe qu'il faut regarder en priorité
Cardiométabolique, obèseInflammation d'origine adipeuse, expansion volémique, contrainte péricardiqueLe poids, le tour de taille, le diabète, les apnées du sommeil
Coronaire et microvasculaireIschémie sous-endocardique d'effort, épicardique et microvasculaireL'angor, la recherche d'une coronaropathie obstructive, la réserve de flux coronaire
Ventriculaire droit et vasculaire pulmonaireHypertension pulmonaire, dysfonction droite, insuffisance tricuspideLes signes droits, l'ascite, la congestion hépatique et rénale
Fibrillation atriale et myopathie atrialePerte de la pompe atriale, oreillette dilatée et fibroséeLe rythme, le volume de l'oreillette gauche, la tolérance de la fréquence
Infiltratif et cardiomyopathies spécifiquesUne maladie propre du myocarde, et non une maladie du terrainLes signes d'alerte de la section 3.5 — amylose à transthyrétine au premier rang

L'intérêt de ce découpage est thérapeutique : il n'y a probablement pas un traitement de l'IC-FEp, mais des traitements de phénotypes. C'est aussi l'explication la plus plausible de vingt ans d'essais conduits sur des populations mélangées.

8. Deux remodelages, deux maladies

Nous arrivons au point que ce cours veut vous faire retenir : comparez, à l'échelle du tissu, les deux formes d'insuffisance cardiaque.

Figure 7 — Deux remodelages : cardiomyocyte rigide mais vivant contre perte cellulaire et cicatrice

Dans l'IC à FEVG réduite, l'agression initiale — infarctus, myocardite, toxique, surcharge volumétrique — détruit des cardiomyocytes. La perte cellulaire domine, et le tissu conjonctif comble le vide : fibrose de remplacement, c'est-à-dire cicatrice. Les survivants s'allongent, le ventricule se dilate et se sphéricise, la contrainte pariétale augmente, l'activation neuro-hormonale s'emballe et entretient la mort cellulaire. Le remodelage est excentrique et autoaggravant.

Dans l'IC à FEVG préservée, le cardiomyocyte ne meurt pas : il grossit et se raidit. Sa titine hypophosphorylée le rend intrinsèquement plus dur ; la fibrose qui l'entoure est interstitielle et diffuse, pas cicatricielle. La cavité ne se dilate pas, elle se réduit : remodelage concentrique, contrainte pariétale normale voire basse, activation neuro-hormonale moins intense.

IC à FEVG réduiteIC à FEVG préservée
CardiomyocyteMort cellulaire, allongement des survivantsSurvie, hypertrophie, rigidification
FibroseDe remplacement : cicatriceInterstitielle et périvasculaire, diffuse
RemodelageExcentrique : dilatation, sphéricisationConcentrique : paroi épaissie, cavité petite
Contrainte pariétaleAugmentéeNormale ou basse
Activation neuro-hormonaleIntense, centralePrésente mais moins marquée
Origine de la rigiditéSurtout matricielle, cicatricielleTitine hypophosphorylée + fibrose diffuse
Anomalie initialeAgression myocardique directeInflammation microvasculaire systémique
RéversibilitéRemodelage inverse documenté sous traitement neuro-hormonal optimal, avec récupération fréquente de la FEVG — mais la cicatrice constituée, elle, ne redevient pas du muscleRéversibilité théoriquement plausible — la phosphorylation de la titine est un phénomène réversible — mais non démontrée à ce jour chez l'homme : aucun traitement n'a fait la preuve qu'il désassouplit un myocarde

8.1. Pourquoi les mêmes médicaments ne marchent pas

Tout découle du tableau précédent. Les traitements qui transforment le pronostic de l'IC à FEVG réduite agissent en freinant l'activation neuro-hormonale et en inversant le remodelage excentrique : ils réduisent la contrainte pariétale et font régresser la dilatation. Appliquez-les à un ventricule petit, épais, à contrainte pariétale normale, dont la rigidité est intracellulaire et la maladie entretenue par l'inflammation métabolique : il n'y a rien à faire régresser par ce mécanisme. La cible n'existe pas ici.

La recherche s'est donc déplacée vers d'autres leviers : voie du GMP cyclique, inflammation, tissu adipeux, surcharge sodée, métabolisme. Les résultats positifs obtenus depuis quelques années viennent d'abord de molécules à effet métabolique — inhibiteurs du cotransporteur sodium-glucose de type 2 (EMPEROR-Preserved, DELIVER) et agonistes du récepteur du GLP-1 chez l'obèse (STEP-HFpEF) — plutôt que des bloqueurs neuro-hormonaux historiques : c'est la meilleure validation clinique du nouveau paradigme. L'opposition n'est toutefois pas absolue : un antagoniste non stéroïdien des récepteurs minéralocorticoïdes, la finérénone (FINEARTS-HF, 2024), a depuis montré un bénéfice sur les événements d'insuffisance cardiaque dans l'IC à FEVG légèrement réduite et préservée. Retenez la hiérarchie, pas le slogan : le terrain métabolique est devenu la cible principale, il n'est pas la cible exclusive.

🎯 Ce qui reste indispensable, et qui marche

Un cours de physiopathologie qui insiste sur les échecs peut laisser croire à un vide thérapeutique. Il n'y en a pas, et il ne faut pas sortir d'ici avec l'idée que rien n'a de prise. Trois choses restent la base de la prise en charge de tout patient :

  • Le diurétique reste le traitement symptomatique de la congestion — avec la prudence de titration rappelée à la section 3.1, parce que la courbe est raide dans les deux sens.
  • Le contrôle de la pression artérielle : l'hypertension a été rétrogradée au rang de contributeur, elle n'a pas été acquittée.
  • La prise en charge active des comorbidités — obésité, diabète, fibrillation atriale, apnées du sommeil, carence martiale, insuffisance rénale — qui, dans le paradigme actuel, n'est plus une mesure d'accompagnement mais un traitement de la maladie elle-même. S'y ajoute la réadaptation à l'effort, qui agit sur le second terme de l'équation de Fick.

9. Ce que ce cours ne traite pas, et où le retrouver

Ce cours est volontairement limité aux mécanismes. Trois sujets voisins en ont été exclus : l'algorithme d'estimation des pressions de remplissage et ses seuils, ainsi que la mesure de la FEVG, qui appartiennent aux cours d'échocardiographie consacrés à la fonction diastolique et à la fonction ventriculaire gauche ; et la démarche diagnostique clinique de l'insuffisance cardiaque, objet du cours suivant de cette discipline.

🎯 Une lacune assumée du programme Il n'existe pas encore, dans cette collection, de cours dédié à la démarche diagnostique et au traitement de l'IC à FEVG préservée. Les outils de probabilité diagnostique — score H2FPEF et algorithme HFA-PEFF — relèvent de la démarche diagnostique et ne sont pas développés ici ; le lecteur trouvera l'algorithme HFA-PEFF dans la référence de Pieske et coll. citée en section 12. Ce cours reste à écrire : probabilité pré-test, scores, épreuve d'effort diastolique, cathétérisme d'effort, stratégie thérapeutique. En attendant, tenez pour acquis ce que la physiopathologie vous a appris : une échocardiographie de repos normale n'élimine pas le diagnostic, et la recherche des comorbidités fait partie du diagnostic lui-même.

10. Points clés à retenir

⭐ Points clés à retenir
  • Environ la moitié des insuffisances cardiaques, incidence en hausse, pronostic proche de celui de l'IC à FEVG réduite : ce n'est pas une forme atténuée.
  • ESC 2021 : symptômes, FEVG ≥ 50 % et, contrairement aux autres catégories, obligation d'une preuve objective d'anomalie cardiaque, peptides natriurétiques inclus.
  • « Préservée » ne veut pas dire « normale » : la fonction longitudinale peut être altérée à FEVG normale, et la maladie se démasque à l'effort.
  • Trois notions distinctes : dysfonction diastolique, anomalie de fonction souvent muette ; IC diastolique, terme historique trop étroit ; IC à FEVG préservée, syndrome clinique.
  • La dysfonction diastolique est le phénomène le plus important, mais non exclusif. La relaxation est active, ATP-dépendante, et c'est la première fonction que l'ischémie altère ; la compliance est passive. Une part de la pression de remplissage vient aussi de l'extérieur : contrainte péricardique et interdépendance ventriculaire, majeures dans le phénotype obèse.
  • La courbe pression-volume est raide dans les deux sens : quelques centaines de millilitres de trop, c'est l'œdème aigu du poumon ; quelques centaines de millilitres de moins, c'est la chute du débit et de la fonction rénale. Diurétique titré prudemment.
  • Dénominateur commun mesurable : l'élévation des pressions de remplissage — pression capillaire pulmonaire et pression télédiastolique au cathétérisme ; E/E', volume de l'oreillette gauche et flux d'insuffisance tricuspide en échocardiographie.
  • Deuxième couche : dysfonction systolique discrète démasquée à l'effort, hypertension pulmonaire post-capillaire, dysfonction droite chez un tiers des patients, myopathie atriale — la systole atriale apporte 20 à 30 % du remplissage sur cœur normal et jusqu'à 40 % sur ventricule rigide —, incompétence chronotrope.
  • La fréquence cardiaque coupe des deux côtés : incompétence chronotrope à l'effort, mais intolérance à la tachycardie sur un ventricule rigide, où elle raccourcit la diastole. On ne déprescrit pas un bêtabloquant indiqué au seul motif d'une incompétence chronotrope.
  • Troisième couche : dysfonction endothéliale et rigidité artérielle, sarcopénie, remodelage pulmonaire, congestion rénale. Le second terme de l'équation de Fick limite l'effort autant que le premier.
  • Paradigme actuel (Paulus et Tschöpe, 2013) : comorbidités → inflammation systémique → endothélium microvasculaire coronaire → chute du NO, du GMP cyclique et de la protéine kinase G → hypertrophie et titine hypophosphorylée.
  • Les deux remodelages : à FEVG réduite, perte cellulaire, fibrose de remplacement, dilatation excentrique ; à FEVG préservée, cardiomyocyte vivant mais rigide, fibrose interstitielle diffuse, remodelage concentrique. D'où l'échec des bloqueurs neuro-hormonaux ici. Attention toutefois : le remodelage inverse est documenté dans l'IC-FEr, alors que la réversibilité de la rigidité de l'IC-FEp reste théorique et non démontrée chez l'homme.
  • Sécurité — les peptides natriurétiques. Un taux normal n'élimine pas une IC-FEp : les taux y sont plus bas qu'à congestion égale dans l'IC-FEr, et l'obésité les abaisse encore. Règle symétrique de celle de l'échocardiographie de repos.
  • Sécurité — les phénocopies. Devant un ventricule épais et rigide, écarter l'amylose cardiaque à transthyrétine (traitable), la cardiomyopathie hypertrophique, la péricardite constrictive, les valvulopathies et les états à haut débit. Fibrose n'est pas infiltration.
  • Les essais : négatifs avec les bloqueurs neuro-hormonaux historiques (PEP-CHF, CHARM-Preserved, I-PRESERVE, TOPCAT) ; positifs avec les molécules métaboliques (EMPEROR-Preserved, DELIVER, STEP-HFpEF) ; la finérénone (FINEARTS-HF) montre que l'opposition n'est pas absolue.
  • Il reste beaucoup à faire en pratique : diurétique, contrôle tensionnel, traitement des comorbidités, réadaptation. L'échec des bloqueurs neuro-hormonaux n'est pas un vide thérapeutique.

11. Pièges fréquents

⚠️ Pièges fréquents
  • Croire qu'une FEVG normale exclut une atteinte myocardique. La fonction longitudinale peut être déjà nettement réduite.
  • Conclure sur une échocardiographie de repos normale. Chez un dyspnéique, elle n'élimine rien : il faut une évaluation à l'effort.
  • Confondre dysfonction diastolique et insuffisance cardiaque. Anomalie de fonction souvent muette contre syndrome clinique.
  • Employer « insuffisance cardiaque diastolique » comme synonyme d'IC-FEp. Le terme fait de la diastole l'unique mécanisme.
  • Confondre relaxation et compliance. Processus actif ATP-dépendant, altéré précocement, contre propriété passive.
  • Réduire la rigidité myocardique au collagène. Une part majeure est intracellulaire et tient à la titine hypophosphorylée.
  • Oublier l'incompétence chronotrope. Sans réserve de volume d'éjection, le débit d'effort dépend presque entièrement de la fréquence.
  • Attribuer toute la dyspnée au cœur. Muscle squelettique, poumon et rigidité artérielle y contribuent parfois majoritairement.
  • Traiter les comorbidités comme un décor du sujet âgé. Elles sont le moteur causal, et leur recherche fait partie du raisonnement.
  • Transposer la thérapeutique de l'IC à FEVG réduite. Ses cibles — activation neuro-hormonale, remodelage excentrique, contrainte pariétale élevée — n'existent pas ici.
  • Croire qu'un peptide natriurétique normal élimine le diagnostic. Chez l'obèse en particulier, il ne l'élimine pas.
  • Confondre fibrose et infiltration. Un myocarde épais et rigide chez un sujet âgé peut être une amylose à transthyrétine — aujourd'hui traitable.
  • Déprescrire un bêtabloquant indiqué parce qu'on a constaté une incompétence chronotrope. Sur un ventricule rigide, la tachycardie est elle aussi délétère.
  • Attribuer d'emblée toute l'ischémie au lit microvasculaire. La coronaropathie épicardique coexiste souvent et se cherche.
  • Conclure qu'il n'y a rien à faire. Diurétique, pression artérielle, comorbidités, réadaptation : la prise en charge existe, et le vide thérapeutique est une lecture fausse du cours.

Sources

  1. MESSAOUDI Y. Physiopathologie de l'insuffisance cardiaque à FE préservée. Support de cours, CEC Insuffisance cardiaque, Faculté de Médecine Ibn El Jazzar, Sousse ; service de cardiologie, CHU Mongi Slim, La Marsa. document interne, non publié
  2. McDonagh TA, Metra M, Adamo M, et al. 2021 ESC Guidelines for the diagnosis and treatment of acute and chronic heart failure. Eur Heart J. 2021;42(36):3599-3726. doi:10.1093/eurheartj/ehab368
  3. Paulus WJ, Tschöpe C. A novel paradigm for heart failure with preserved ejection fraction: comorbidities drive myocardial dysfunction and remodeling through coronary microvascular endothelial inflammation. J Am Coll Cardiol. 2013;62(4):263-71. doi:10.1016/j.jacc.2013.02.092
  4. Borlaug BA. Evaluation and management of heart failure with preserved ejection fraction. Nat Rev Cardiol. 2020;17(9):559-73. doi:10.1038/s41569-020-0363-2
  5. Shah SJ, Kitzman DW, Borlaug BA, et al. Phenotype-specific treatment of heart failure with preserved ejection fraction: a multiorgan roadmap. Circulation. 2016;134(1):73-90. doi:10.1161/CIRCULATIONAHA.116.021884
  6. Nagueh SF, Smiseth OA, Appleton CP, et al. Recommendations for the evaluation of left ventricular diastolic function by echocardiography: an update from the American Society of Echocardiography and the European Association of Cardiovascular Imaging. J Am Soc Echocardiogr. 2016;29(4):277-314. (Également publié dans Eur Heart J Cardiovasc Imaging. 2016;17(12):1321-60.) doi:10.1016/j.echo.2016.01.011
  7. Pieske B, Tschöpe C, de Boer RA, et al. How to diagnose heart failure with preserved ejection fraction: the HFA-PEFF diagnostic algorithm — a consensus recommendation from the Heart Failure Association (HFA) of the European Society of Cardiology (ESC). Eur Heart J. 2019;40(40):3297-317. doi:10.1093/eurheartj/ehz641
  8. González-López E, et al. Wild-type transthyretin amyloidosis as a cause of heart failure with preserved ejection fraction. Eur Heart J. 2015;36(38):2585-94. doi:10.1093/eurheartj/ehv338
  9. Anker SD, et al. Empagliflozin in heart failure with a preserved ejection fraction. N Engl J Med. 2021;385(16):1451-61. Essai EMPEROR-Preserved. doi:10.1056/NEJMoa2107038
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  11. Kosiborod MN, et al. Semaglutide in patients with heart failure with preserved ejection fraction and obesity. N Engl J Med. 2023;389(12):1069-84. Essai STEP-HFpEF. doi:10.1056/NEJMoa2306963
  12. Solomon SD, McMurray JJV, Vaduganathan M, et al. Finerenone in heart failure with mildly reduced or preserved ejection fraction. N Engl J Med. 2024;391(16):1475-85. Essai FINEARTS-HF. doi:10.1056/NEJMoa2407107
  13. Cleland JG, Tendera M, Adamus J, Freemantle N, Polonski L, Taylor J. The perindopril in elderly people with chronic heart failure (PEP-CHF) study. Eur Heart J. 2006;27(19):2338-45. doi:10.1093/eurheartj/ehl250
  14. Yusuf S, Pfeffer MA, Swedberg K, Granger CB, Held P, McMurray JJ, et al. Effects of candesartan in patients with chronic heart failure and preserved left-ventricular ejection fraction: the CHARM-Preserved Trial. Lancet. 2003;362(9386):777-81. doi:10.1016/S0140-6736(03)14285-7
  15. Massie BM, Carson PE, McMurray JJ, Komajda M, McKelvie R, Zile MR, et al. Irbesartan in patients with heart failure and preserved ejection fraction. N Engl J Med. 2008;359(23):2456-67. doi:10.1056/NEJMoa0805450
  16. Pitt B, Pfeffer MA, Assmann SF, Boineau R, Anand IS, Claggett B, et al. Spironolactone for heart failure with preserved ejection fraction. N Engl J Med. 2014;370(15):1383-92. doi:10.1056/NEJMoa1313731

Cours de la Pr Ag Yosra Messaoudi, Faculté de Médecine de Sousse.

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