- Définir l'épreuve d'exercice musculaire métabolique et expliquer en quoi la mesure directe des échanges gazeux diffère, par nature et non par degré, de l'épreuve d'effort conventionnelle
- Rattacher la consommation d'oxygène à l'équation de Fick et raisonner le transport de l'oxygène comme une chaîne en série dont le maillon le plus faible fixe la capacité maximale
- Énumérer le matériel, le personnel et les conditions de sécurité requis, et connaître les critères d'arrêt de l'épreuve
- Construire pas à pas un protocole individualisé sur bicyclette à partir de la VO2 maximale théorique, et justifier physiologiquement la fenêtre d'incrémentation de huit à douze minutes
- Adapter le protocole au tapis roulant, au sujet dyspnéique, au sportif et à l'enfant
- Décrire les neuf familles de paramètres d'interprétation et donner leurs valeurs de référence
- Expliquer la genèse des seuils ventilatoires par le tamponnement du lactate, et interpréter un premier seuil précoce
- Reconstruire le pouls d'oxygène à partir de l'équation de Fick et reconnaître le piège de sa lecture chez le patient bêtabloqué
- Vérifier la maximalité d'un test avant toute interprétation, et identifier les causes d'un test sous-maximal
- Appliquer à l'insuffisance cardiaque les seuils décisionnels de VO2 pic, de pente VE/VCO2 et la classification de Weber, reconnaître une ventilation oscillatoire à l'effort, et situer le test de marche de six minutes ainsi que le cas particulier de la fraction d'éjection préservée
1. De l'épreuve d'effort à l'épreuve d'exercice métabolique
L'épreuve d'exercice musculaire (EEM), ou épreuve d'effort cardio-respiratoire, permet l'exploration intégrée des fonctions pneumo-cardio-musculaires dans des conditions où l'organisme doit faire appel à ses réserves. Cette définition contient tout le raisonnement du cours. Au repos, un organisme malade et un organisme sain se ressemblent : les réserves masquent la maladie. À l'effort maximal, les réserves sont épuisées et le maillon défaillant se démasque. L'exercice est donc sensibilisant et discriminant : il révèle ce que le repos cache, et il désigne l'étage responsable de la limitation.
Il faut d'emblée séparer deux examens que les étudiants confondent. L'épreuve d'effort conventionnelle surveille l'ECG et la pression artérielle : elle répond par oui ou par non à la question de l'ischémie ou du trouble du rythme d'effort. L'épreuve d'exercice métabolique y ajoute la mesure des échanges gazeux — VO2, VCO2, volume courant (VT), fréquence respiratoire (Fr), ventilation minute (VE) — et produit une mesure quantifiée de la capacité fonctionnelle.
| Épreuve d'effort conventionnelle | Épreuve d'exercice métabolique | |
|---|---|---|
| Question posée | Ischémie ? trouble du rythme ? réponse tensionnelle ? | Quelle capacité d'effort réelle, et quel étage limitant ? |
| Mesures | ECG, pression artérielle, charge, symptômes | Idem + VO2, VCO2, VE, VT, Fr, quotient respiratoire, saturation |
| Capacité d'effort | Estimée d'après la charge ou les METs théoriques | Mesurée directement à la bouche |
| Usage dans l'insuffisance cardiaque | Ischémie associée, sécurité de l'effort | Pronostic, sélection pour transplantation, prescription de l'exercice |
La différence n'est pas de degré mais de nature. Chez l'insuffisant cardiaque, estimer la capacité d'effort d'après la charge atteinte est notoirement faux : à puissance égale, deux patients consomment des quantités d'oxygène très différentes selon leur rendement musculaire et leur entraînement. Le chiffre qui décidera d'une inscription en liste de transplantation doit donc être mesuré et non estimé. Tout ce cours consiste à comprendre comment ce chiffre est fabriqué — et donc où il peut être faux.
2. Le socle physiologique : d'où vient le chiffre
2.1. Les trois voies énergétiques
Le muscle régénère son ATP par trois filières aux constantes de temps très différentes : la voie anaérobie alactique (phosphocréatine), très puissante mais limitée à quelques secondes ; la voie anaérobie lactique (glycolyse anaérobie), qui prend le relais en quelques dizaines de secondes au prix d'une production de lactate et de protons ; et la voie aérobie (phosphorylation oxydative), seule capable de soutenir un exercice prolongé, mais dont la mise en route demande deux à trois minutes — le temps que ventilation, débit cardiaque et extraction périphérique s'ajustent.
Ce délai commande la construction du protocole : un exercice dont la charge monte plus vite que la mise en route du métabolisme aérobie force le muscle à emprunter la voie anaérobie, et le sujet s'arrête sur une acidose avant que le transport d'oxygène ait atteint son plafond. C'est la justification physiologique de la fenêtre de huit à douze minutes.
2.2. La chaîne de transport de l'oxygène et l'équation de Fick
VO2 = (VES × Fc) × D(a-v)O2
consommation d'oxygène = débit cardiaque × différence artério-veineuse en oxygène
Cette équation décrit une chaîne d'étages en série : ventilation, diffusion alvéolo-capillaire, transport par l'hémoglobine, éjection ventriculaire gauche, distribution, extraction et utilisation mitochondriale. Comme dans toute chaîne en série, le débit maximal est fixé par le maillon le plus faible : le volume d'éjection systolique chez le sujet sain, la ventilation chez l'insuffisant respiratoire, le transport chez l'anémique, la masse mitochondriale chez le déconditionné.


La force de l'épreuve métabolique est là : en mesurant les paramètres de chaque étage, elle désigne le maillon limitant au lieu de constater seulement que le patient est limité. La mesure invasive du débit cardiaque par la méthode de Fick relève du cathétérisme droit.
2.3. Ce qui fait varier normalement la VO2 maximale
Avant de dire qu'une VO2 est basse, il faut savoir à quoi la comparer. La VO2 maximale est supérieure de 10 à 15 % chez l'homme, baisse d'environ 10 % par décennie, vaut 10 fois la VO2 de repos chez le sujet sain, 20 fois chez l'athlète, est inférieure d'environ 30 % aux membres supérieurs et supérieure de 5 à 10 % sur tapis. D'où deux règles : une théorique sexuée et rapportée à l'âge, et le suivi d'un patient sur le même ergomètre. L'obésité fausse toute valeur rapportée au poids total.
3. Conditions de réalisation
L'ergomètre. La bicyclette quantifie directement la puissance en watts et donne un ECG et une mesure tensionnelle de bonne qualité ; sa limite est la fatigue du quadriceps, qui peut faire arrêter le patient avant sa limite cardio-circulatoire. Le tapis roulant sollicite une masse musculaire plus grande, mais la charge externe n'y est pas mesurable et les artefacts gênent l'ECG. Dans l'insuffisance cardiaque, la bicyclette est préférée ; le choix figure sur le compte rendu et est conservé pour le suivi.
La mesure des échanges gazeux. Le patient respire par un masque étanche relié à un pneumotachographe et à des analyseurs d'oxygène et de gaz carbonique. La chambre de mélange analyse les gaz après homogénéisation : signal robuste, faible résolution temporelle. La mesure cycle à cycle analyse chaque cycle : signal bruité, résolution excellente, indispensable pour détecter les seuils ventilatoires et la ventilation oscillatoire — c'est donc l'acquisition cycle à cycle qui est requise dans l'insuffisance cardiaque. La calibration avant chaque test est indispensable : une dérive de quelques pour cent déplace la VO2 pic autant qu'une aggravation clinique.
Sécurité. Surveillance ECG continue, défibrillateur immédiatement accessible, oxygène, chariot d'urgence, et personnel entraîné : un médecin formé à la réanimation, présent ou immédiatement disponible, et une infirmière. Dans un examen conduit jusqu'à l'épuisement chez des patients à risque rythmique, ce n'est pas une exigence administrative : c'est la condition qui rend le risque acceptable. Le traitement en cours, en particulier les bêtabloquants, doit être noté : il conditionne l'interprétation de la fréquence cardiaque, du pouls d'oxygène et, dans l'insuffisance cardiaque, le seuil décisionnel lui-même. Le bêtabloquant ne doit jamais être interrompu pour « libérer » la fréquence cardiaque avant le test : le seuil décisionnel de 12 mL/kg/min est défini sous traitement, et l'arrêt exposerait le patient à un rebond adrénergique.
Les critères d'arrêt. Ils associent ceux de l'épreuve conventionnelle et ceux qui tiennent à la conduite d'un exercice maximal. Il faut les connaître par famille, et savoir lequel est réellement pertinent chez l'insuffisant cardiaque.
| Famille | Critères imposant l'arrêt |
|---|---|
| Cardio-vasculaires | Douleur thoracique évocatrice d'ischémie ; sous-décalage marqué du segment ST ; arythmie ventriculaire grave ; troubles conductifs de haut degré ; chute de la pression artérielle systolique d'au moins 10 à 20 mmHg sous la valeur de base malgré l'augmentation de la charge ; poussée hypertensive : systolique > 250 mmHg et/ou diastolique > 120 mmHg |
| Respiratoires | Désaturation ≤ 80 % ; détresse respiratoire |
| Généraux et neurologiques | Malaise, lipothymie ; signes de mauvaise perfusion périphérique (pâleur, cyanose, sueurs froides) ; signes neurologiques (ataxie, vertiges, confusion) |
| Techniques | Défaillance du système de monitorage : ECG, analyseurs de gaz, mesure tensionnelle |
| Volontaires | Demande d'arrêt du patient, quel qu'en soit le motif |
Trois remarques. D'abord, chez l'insuffisant cardiaque, le critère tensionnel haut n'a pratiquement jamais l'occasion de s'appliquer, alors que le critère tensionnel bas — le défaut d'élévation ou la chute de la systolique malgré l'augmentation de la charge, décrit comme signe de gravité en section 6.3 — est fréquent et impose l'arrêt : c'est le critère d'arrêt qui compte réellement ici. Ensuite, à l'arrêt imposé s'ajoute l'arrêt demandé par le patient, dont le motif doit toujours être documenté : c'est une donnée d'interprétation, pas une formalité. Enfin, un critère de maximalité n'est jamais une consigne de conduite : on ne pousse pas un patient bêtabloqué au-delà de ses symptômes pour « atteindre la cible » de fréquence cardiaque, qu'il n'atteindra pas.
4. Construire le protocole : standardiser ne suffit pas, il faut individualiser
4.1. Le principe
Un protocole standard appliqué à des sujets de capacités très différentes produit des tests de durées incomparables : la standardisation ne suffit pas, il faut l'individualisation. Le principe est celui de l'épreuve maximale à charge croissante : échauffement de 3 minutes, incrémentation d'une durée cible de 8 à 12 minutes, paliers de 1 minute, puis récupération active puis passive. Tout repose sur une estimation préalable de la puissance maximale du sujet : condition de validité de la mesure, non coquetterie de physiologiste.
4.2. Les sept étapes du calcul
La première étape utilise les formules de Wasserman et collaborateurs (1987), où P est le poids en kilogrammes, T la taille en centimètres, A l'âge en années ; résultat en mL/min.
| Sujet | Ergomètre | VO2 max théorique (mL/min) | Si obésité, remplacer P par |
|---|---|---|---|
| Homme | Vélo | P × (50,72 − 0,372 × A) | 0,79 × T − 60,7 |
| Homme | Tapis | P × (56,36 − 0,413 × A) | 0,79 × T − 60,7 |
| Femme | Vélo | (42,8 + P) × (22,78 − 0,17 × A) | formule dédiée : T × (14,81 − 0,11 × A) |
| Femme | Tapis | P × (44,37 − 0,413 × A) | 0,79 × T − 68,2 |
| Garçon | Vélo | 52,8 × P − 303,4 | — |
| Fille | Vélo | 28,5 × P + 288,1 | — |
L'obésité se définit ici par comparaison du poids mesuré à un poids de référence tiré de la taille : (0,79 × T − 60,7) chez l'homme, (0,65 × T − 42,8) chez la femme sur vélo, (0,79 × T − 68,2) chez la femme sur tapis. La logique doit être comprise : on substitue au poids réel un poids de référence, parce que la masse grasse ne consomme pas d'oxygène à l'effort. Le sens de la comparaison doit être explicite : on parle ici d'obésité, et l'on substitue le poids de référence au poids réel, lorsque le poids mesuré est SUPÉRIEUR à ce poids de référence. La mention « P < » portée sur le diaporama source pour l'homme est une coquille : elle contredit les deux lignes féminines et la logique même de la substitution, qui reviendrait sinon à corriger le poids d'un sujet maigre.
| Étape | Opération |
|---|---|
| 1 | VO2 max théorique (formules de Wasserman) |
| 2 | VO2 max estimée : égale à la théorique si le sujet est normal ou dyspnéique au-delà de 2 étages ; × VEMS/VEMS théorique si dyspnée pour moins de 2 étages ; + 1/3 chez le sportif, + 2/3 chez l'athlète de haut niveau |
| 3 | ΔVO2 = VO2 max estimée − VO2 de la mise en route, prise ici à 5-10 mL/kg/min soit environ 350 mL/min : seule l'augmentation au-dessus de ce niveau correspond au travail mécanique. Attention à la dénomination : cette valeur est celle du pédalage à vide (unloaded cycling), et non la VO2 de repos stricte, qui vaut 3,5 mL/kg/min, soit 1 MET — environ 245 mL/min chez un sujet de 70 kg |
| 4 | Puissance maximale aérobie = ΔVO2 / 10,3 (1 watt = 10,3 mL/min d'O2) |
| 5 à 7 | 20 % de cette puissance en échauffement pendant 3 minutes ; 80 % répartis en 10 paliers d'une minute — c'est l'étape qui place l'arrêt dans la fenêtre voulue ; puis 2 minutes de récupération active à 20 % et 3 minutes passives, qui évitent la chute du retour veineux et permettent de surveiller les arythmies de récupération |
4.3. Quatre exemples chiffrés
Mêmes données de départ pour les quatre profils : VO2 maximale théorique 2 000 mL/min, VO2 de repos 350 mL/min. Le protocole est noté échauffement / incrément par palier / récupération active, en watts.
| Profil | Correction | VO2 max estimée | ΔVO2 | Puissance estimée | Protocole |
|---|---|---|---|---|---|
| Sujet normal | Aucune | 2 000 mL/min | 1 650 mL/min | 160 W (163 W sur le diaporama) | 35 / 15 / 35 |
| Patient respiratoire, dyspnée < 2 étages, VEMS à 70 % | × 0,70 | 1 400 mL/min | 1 050 mL/min | 100 W | 20 / 10 / 20 |
| Sportif ordinaire | + 1/3 | 2 667 mL/min (2 700 sur le diaporama) | 2 317 mL/min | 225 W (230 W sur le diaporama) | 45 / 20 / 45 |
| Athlète de haut niveau | + 2/3 | 3 333 mL/min | 2 983 mL/min | 290 W (333 W sur le diaporama) | 60 / 25 / 60 |
Note de calcul. Les valeurs portées sur le diaporama source sont des arrondis pédagogiques. Le calcul exact donne 160 W chez le sujet normal (1 650 / 10,3), 2 667 mL/min puis 225 W chez le sportif (2 000 + 1/3 de 2 000 = 2 667 ; ΔVO2 = 2 317 ; 2 317 / 10,3 = 225), et 290 W chez l'athlète. L'écart n'a pas de conséquence pratique — les colonnes « Protocole » reprennent des puissances arrondies au pas de 5 W de la molette de l'ergomètre — mais il devait être signalé, pour que l'étudiant qui refait le calcul ne croie pas s'être trompé.
4.4. Le tapis roulant et l'enfant
Sur tapis roulant, la variable incrémentée change. Chez le malade, on conserve sa vitesse naturelle de marche et on augmente la pente de 0,5 à 1,5 % par minute pendant 10 minutes, après 3 minutes à pente nulle. Chez le sportif, on fixe la pente à 1 ou 3 % et on augmente la vitesse de 1 km/h par minute. Chez l'enfant de moins de 12 ans : échauffement de 3 à 5 minutes à 20-30 W, puis 5 ou 10 W par minute ; au-delà de 12 ans, on revient au calcul de l'adulte. Les critères de maximalité de l'adulte se transposent mal à l'enfant : la question reste discutée.
5. Les paramètres d'interprétation (1) : versant ventilatoire et métabolique
L'interprétation repose sur neuf familles de paramètres : la consommation d'oxygène ; les seuils ventilatoires et lactiques ; la réserve et le régime ventilatoires ; les équivalents respiratoires en O2 et en CO2 ; la fréquence cardiaque maximale et la réserve chronotrope ; le pouls d'oxygène ; la dyspnée ; l'hématose ; le profil tensionnel et le tracé ECG.
5.1. La consommation d'oxygène
Elle s'exprime en mL/min, pour juger d'un travail mécanique, et en mL/kg/min, pour comparer des sujets de corpulences différentes et pour les seuils pronostiques. La VO2 maximale au sens strict suppose un plateau de VO2 : la consommation n'augmente plus malgré l'augmentation de la charge, démonstration que le plafond du transport d'oxygène est atteint. La VO2 pic, ou VO2 symptôme-limitée (VO2 SL), est la valeur la plus haute atteinte à l'arrêt en l'absence de plateau. La VO2 de repos sert de référence : elle vaut 3,5 mL/kg/min, c'est-à-dire 1 MET — environ 245 mL/min chez un sujet de 70 kg — et la capacité maximale en vaut 10 fois chez le sujet sain, 20 fois chez l'athlète. Ne la confondez pas avec la VO2 du pédalage à vide (5 à 10 mL/kg/min, environ 350 mL/min), qui est la valeur retranchée pour construire le protocole en section 4.2. Enfin, toute VO2 pic se rapporte aussi à une valeur théorique : la limite inférieure de la normale se situe autour de 84 % du théorique, et c'est en dessous de ce chiffre qu'une capacité aérobie est dite réduite.
Le plateau vrai est rarement obtenu chez l'insuffisant cardiaque, dont l'arrêt est commandé par la dyspnée ou la fatigue bien avant l'apparition d'un plafond objectif : presque tous les chiffres utilisés dans les décisions pronostiques sont donc, en toute rigueur, des VO2 pic — d'où l'importance des critères de maximalité (section 7).
5.2. Les seuils lactiques et ventilatoires
Quand l'intensité augmente, la lactatémie s'élève en dessinant deux ruptures de pente : les seuils lactiques, SL1 vers 2 mmol/L et SL2 vers 4 mmol/L. Ils ont une traduction ventilatoire non invasive : le lactate est exporté avec un proton par un transporteur des monocarboxylates (MCT), et ce proton est tamponné dans le sang par le système bicarbonate :
La−H+ + HCO3− → H2CO3 + La− → CO2 + H2O + La−
Ce tamponnement produit un CO2 non métabolique, « en excès », qui stimule la ventilation. Voilà pourquoi une acidose lactique se lit sur la ventilation sans qu'il soit nécessaire de piquer le patient : seuil ventilatoire et seuil lactique désignent le même phénomène vu par deux fenêtres. Il n'y a pas d'antériorité de l'un sur l'autre — les deux sont concomitants ; ce qui distingue les deux méthodes est que le signal ventilatoire est continu et non invasif, là où la lactatémie exige des prélèvements répétés.
Le premier seuil ventilatoire (SV1) survient entre 50 et 60 % de la VO2 maximale : VE et VCO2 y augmentent plus vite que VO2, si bien que VE/VO2 remonte alors que VE/VCO2 reste stable. Il est concomitant du premier seuil lactique, du seuil d'ammonium, du seuil des catécholamines et du seuil de dyspnée. C'est un index de l'activité oxydative musculaire, d'autant plus précoce que la voie aérobie est détériorée. Normes : 60 % ± 10 chez l'enfant, 50 % ± 10 chez l'adulte jeune ; un SV1 inférieur à 40 % est pathologique. Le second seuil (SV2), ou point de compensation respiratoire, survient entre 80 et 85 % de la VO2 maximale et marque la limite supérieure de la zone aéro-anaérobie.
On les détermine par les équivalents respiratoires de Wasserman ou par la V-slope de Beaver, Wasserman et Whipp (1986), qui repère la rupture de pente de la relation VCO2-VO2. Ils reculent avec l'entraînement, avancent avec la pathologie ; la fréquence cardiaque au SV1 sert de base au réentraînement individualisé, traité dans un cours dédié.
5.3. Réserve et régime ventilatoires, équivalents respiratoires
La ventilation obéit à l'identité VE = VT × Fr, et la façon dont le sujet l'augmente a une valeur diagnostique : normalement d'abord par le volume courant, jusqu'à environ 50 % de la capacité vitale, puis par la fréquence respiratoire, moteur principal en fin d'épreuve, à 40-45 cycles par minute ; augmenter d'emblée la fréquence sans mobiliser le volume courant est un régime pathologique. La réserve ventilatoire confronte la ventilation atteinte à la ventilation maximale possible, et elle se chiffre. La référence est la ventilation maximale minute (VMM), soit mesurée, soit estimée par VEMS × 35 à 40. La réserve ventilatoire vaut alors (VMM − VE au pic) / VMM : elle est normalement supérieure à 20-30 %, autrement dit la VE au pic reste inférieure à 70-80 % de la VMM. Épuisée — réserve inférieure à 20 %, VE au pic au-delà de 80 % de la VMM —, elle désigne le poumon comme maillon limitant ; largement conservée chez un patient arrêté sur une dyspnée, elle oriente vers une limitation cardio-circulatoire ou périphérique — situation habituelle de l'insuffisance cardiaque, où le patient s'arrête essoufflé alors qu'il lui restait de la ventilation disponible.
Les équivalents respiratoires mesurent le coût ventilatoire des échanges : VE/VO2 entre 25 et 35, VE/VCO2 entre 20 et 30. Leur élévation signifie que la ventilation est inefficace, et n'admet que deux explications à opposer : une anomalie des échanges gazeux par augmentation de l'espace mort, ou une augmentation de la commande ventilatoire d'origine centrale. Dans l'insuffisance cardiaque, les deux coexistent.
5.4. Dyspnée et hématose
La dyspnée est une sensation ; elle doit néanmoins être mesurée palier par palier, par l'échelle visuelle analogique — une ligne dont l'extrémité gauche signifie « absence d'essoufflement » et l'extrémité droite « sensation d'asphyxie » — ou par l'échelle de Borg modifiée, de 0 à 10. La consigne fait partie de la mesure : le patient doit être averti de ne pas confondre la gêne respiratoire avec la fatigue musculaire ou les palpitations. Au maximum, le sujet sain cote moins de 5 sur 10, le malade respiratoire environ 8 sur 10 ; reportée sur la puissance, la cotation identifie un seuil de dyspnée.
L'hématose s'étudie par cathétérisme artériel (invasif), micro-méthode sur sang capillaire artérialisé, oxymétrie de pouls (peu sensible) ou analyse des échanges gazeux. Chez l'insuffisant cardiaque, une désaturation à l'effort n'est pas attendue : elle fait rechercher une pathologie pulmonaire associée ou un shunt.
6. Les paramètres d'interprétation (2) : versant cardio-circulatoire
6.1. Fréquence cardiaque maximale et réserve chronotrope
| Fréquence cardiaque maximale théorique | Auteurs et année | Commentaire |
|---|---|---|
| 220 − âge ± 10 bpm | Fox et Haskell, 1970 ; Astrand, 1980 | La plus utilisée, la moins précise : dispersion individuelle large |
| 210 − 0,65 × âge | Lange-Andersen, 1988 | Pente d'âge moins raide |
| 208 − 0,7 × âge | Tanaka et collaborateurs, 2001 | Issue d'une méta-analyse ; la plus validée chez l'adulte |
La réserve chronotrope est la différence entre la fréquence maximale théorique et la fréquence observée au pic. Une réserve importante chez un patient qui s'est arrêté signifie que la limitation n'était pas cardiaque — ou que le test n'était pas maximal. L'insuffisance chronotrope, fréquente dans l'insuffisance cardiaque, résulte de la désensibilisation des récepteurs bêta-adrénergiques et du traitement bêtabloquant : elle ne doit pas être lue comme un test incomplet si les autres critères de maximalité sont réunis.
6.2. Le pouls d'oxygène
Pouls d'O2 = VO2 / Fc
et puisque VO2 = (VES × Fc) × D(a-v)O2 : Pouls d'O2 = VES × D(a-v)O2
Le pouls d'oxygène est donc un substitut non invasif du volume d'éjection systolique, à extraction périphérique donnée. Chez le sujet sain il augmente régulièrement pendant tout l'exercice ; un plateau précoce traduit l'incapacité du ventricule à augmenter son volume d'éjection — argument fort de limitation cardiaque, profil de l'insuffisance cardiaque et, plus abruptement, de l'ischémie d'effort. Il est aussi abaissé quand la différence artério-veineuse ne peut s'élargir : hypoxémie sévère, anémie.
6.3. Profil tensionnel et tracé ECG
La systolique s'élève progressivement avec la charge, la diastolique varie peu du fait de la vasodilatation musculaire. Trois profils anormaux : la réponse hypertensive ; le défaut d'élévation ou la chute de la systolique à l'effort, qui traduit l'incapacité du débit cardiaque à suivre la vasodilatation périphérique — signe de gravité ; l'hypotension de récupération. Le tracé ECG est analysé en continu : ischémie, arythmies d'effort ou de récupération, troubles conductifs, fonctionnement d'un stimulateur ou d'un défibrillateur implanté.
7. Valider le test avant de l'interpréter : les critères de maximalité
Un résultat n'a de sens que si le test était maximal : c'est la vérification qui doit précéder toute lecture, et celle que l'on omet le plus souvent. L'épreuve est dite maximale lorsque au moins trois des critères suivants sont réunis.
| Critère | Seuil | Limite dans l'insuffisance cardiaque |
|---|---|---|
| Plateau de VO2 — le seul qui prouve que le plafond du transport d'oxygène est atteint | Pas d'augmentation malgré l'augmentation de charge | Presque jamais observé : l'arrêt précède le plateau |
| Quotient respiratoire (VCO2/VO2) — le CO2 rejeté dépasse l'O2 consommé : le tampon bicarbonate travaille | > 1,1 | Critère le plus utilisable ; certains référentiels acceptent 1,05 comme minimum |
| Acidose métabolique — confirmation biologique | Chute du pH et des bicarbonates | Nécessite un prélèvement |
| Épuisement musculaire — critère clinique | Cadence non maintenue | Peu spécifique : peut traduire une fatigue périphérique isolée |
| Fréquence cardiaque maximale approchée — réserve chronotrope quasi épuisée | ≥ 85 à 90 % de la fréquence cardiaque maximale théorique pour l'âge | Inutilisable sous bêtabloquant ou en cas d'insuffisance chronotrope |
| Lactatémie — sollicitation anaérobie majeure | > 8 mmol/L | Le pic sanguin est retardé après l'arrêt : le moment du prélèvement est critique |
Sur ce dernier critère, une précision indispensable : on n'exige jamais l'atteinte de la valeur prédite exacte. La fréquence cardiaque maximale théorique a une dispersion individuelle de ± 10 à 12 bpm (voir la section 6.1) ; exiger 100 % de la cible rendrait le critère inatteignable chez une bonne moitié des sujets sains et ferait déclarer sous-maximaux des tests qui ne le sont pas. Le seuil retenu est donc 85 à 90 % du théorique.
Lisez ce tableau par la colonne de droite : chez l'insuffisant cardiaque, deux critères sur six tombent d'emblée — le plateau, presque jamais atteint, et la fréquence cardiaque maximale, écrasée par le traitement. Le quotient respiratoire devient l'arbitre de la maximalité, complété par le motif d'arrêt.
8. Application à l'insuffisance cardiaque : les chiffres qui engagent une décision
8.1. Pourquoi mesurer la VO2 chez l'insuffisant cardiaque
Trois raisons. La fraction d'éjection et les symptômes prédisent mal la capacité d'effort : la corrélation entre FEVG et VO2 pic est faible, et la classe NYHA est déclarative et faussée par l'adaptation du mode de vie. La VO2 pic est un marqueur pronostique puissant et reproductible, indépendant de la FEVG. Enfin, l'épreuve départage les causes de dyspnée chez un patient qui cumule insuffisance cardiaque, bronchopathie, obésité, anémie et déconditionnement. Les recommandations européennes de 2021 la retiennent pour l'évaluation des candidats à la transplantation et à l'assistance circulatoire et pour l'individualisation du réentraînement.
8.2. La VO2 pic : le seuil de 14, le seuil de 12
Le travail princeps de Mancini et collaborateurs (1991) a montré qu'une VO2 pic inférieure ou égale à 14 mL/kg/min identifiait les patients dont la survie sous traitement médical devenait inférieure à celle attendue après transplantation. Ce seuil figure depuis dans les critères d'inscription en liste, précisés par l'International Society for Heart and Lung Transplantation (ISHLT) en 2016 :
- VO2 pic ≤ 14 mL/kg/min chez le patient intolérant aux bêtabloquants ;
- VO2 pic ≤ 12 mL/kg/min chez le patient bêtabloqué et le tolérant : le bêtabloquant améliore le pronostic sans améliorer proportionnellement la VO2 pic ; à VO2 pic égale ce patient a donc un meilleur pronostic, et lui appliquer le seuil de 14 reviendrait à l'inscrire trop tôt ;
- chez la femme et avant 50 ans, préférer le pourcentage de la VO2 pic théorique, seuil 50 % ;
- le test n'est utilisable que s'il est maximal : quotient respiratoire ≥ 1,05.
Conséquence pratique majeure : on n'interrompt jamais le bêtabloquant pour réaliser l'épreuve chez un candidat à la transplantation. Le seuil de 12 mL/kg/min est défini sous traitement ; arrêter le bêtabloquant pour « libérer » la fréquence cardiaque maximale fausserait la décision et exposerait le patient à un rebond adrénergique.
La VO2 pic étant rapportée au poids, le rapport est mécaniquement abaissé chez l'obèse sans que la fonction cardiaque le soit d'autant : on recourt alors au poids idéal ou à la masse maigre. Quand on raisonne en pourcentage de la théorique, rappelez-vous que la limite inférieure de la normale se situe autour de 84 % : le seuil décisionnel de 50 % retenu chez la femme et avant 50 ans se lit donc très en dessous de la simple anormalité.
8.3. La pente VE/VCO2
La pente VE/VCO2, calculée sur l'ensemble de l'exercice, traduit l'inefficience ventilatoire. Normale en dessous de 30, elle définit une inefficience marquée au-delà de 35 et constitue un marqueur pronostique puissant, souvent supérieur à la VO2 pic elle-même. Deux mécanismes s'additionnent : un effet espace mort, par hypoperfusion pulmonaire relative et hétérogénéité ventilation-perfusion ; et une augmentation de la commande ventilatoire, par hypersensibilité des chémorécepteurs et activation des ergorécepteurs du muscle squelettique — mécanisme périphérique rappelant que l'insuffisance cardiaque n'est pas seulement une maladie du cœur. Intérêt majeur : elle ne dépend pas de l'atteinte du maximum.
8.4. La classification de Weber
Weber et collaborateurs ont proposé, à partir de 1982, une classification fonctionnelle objective fondée sur la VO2 pic, qui remplace la NYHA déclarative par une mesure.
| Classe de Weber | VO2 pic (mL/kg/min) | Traduction fonctionnelle | Corrélat approximatif |
|---|---|---|---|
| A | > 20 | Atteinte nulle à légère | NYHA I |
| B | 16,0 à 20,0 | Atteinte légère à modérée | NYHA II |
| C | 10,0 à 15,9 | Atteinte modérée à sévère | NYHA III |
| D | < 10,0 | Atteinte sévère | NYHA IV — pronostic très défavorable |
Les bornes doivent être fermées sans chevauchement : une valeur exactement égale à 16 appartient à la classe B, une valeur exactement égale à 20 également ; la classe A commence strictement au-dessus de 20. Certaines versions étendues de la classification isolent une classe E en dessous de 6 mL/kg/min ; la version à quatre classes reste la plus utilisée.
Son intérêt est de rendre visible l'écart, parfois considérable, entre la classe NYHA déclarée et la classe de Weber mesurée : un patient qui se dit « NYHA II » parce qu'il a renoncé sans s'en apercevoir aux escaliers peut être en classe C. La mesure objective une incapacité que le patient a appris à contourner.
8.5. La ventilation oscillatoire à l'effort
La ventilation oscillatoire à l'effort (exercise oscillatory ventilation) est propre à l'insuffisance cardiaque avancée : des oscillations amples, régulières et périodiques de la ventilation minute persistent pendant une part substantielle de l'exercice — la définition la plus utilisée exige des oscillations régulières sur au moins 60 % de la durée de l'exercice, d'amplitude au moins égale à 15 % de la valeur moyenne de repos.
Le mécanisme est une instabilité de la boucle de régulation ventilatoire, analogue à celui de la respiration de Cheyne-Stokes : l'allongement du temps de circulation dû au bas débit augmente le délai entre l'échange gazeux pulmonaire et sa détection par les chémorécepteurs, et cette latence, jointe à une sensibilité chémoréflexe accrue, fait entrer le système en oscillation. C'est la signature respiratoire d'un bas débit circulatoire, et un marqueur pronostique indépendant.
8.6. Les autres marqueurs
Complètent l'analyse : la pente VO2/charge, aplatie quand le débit cardiaque ne suit pas ; l'OUES (oxygen uptake efficiency slope) ; la PETCO2, basse dans l'insuffisance cardiaque ; l'insuffisance chronotrope et la récupération lente de la fréquence cardiaque. La plupart ne dépendent pas de l'atteinte du maximum. Des scores multiparamétriques les intègrent à des variables cliniques et biologiques : le Heart Failure Survival Score (HFSS), qui combine VO2 pic, FEVG, fréquence cardiaque de repos, pression artérielle moyenne, natrémie, durée du QRS et origine ischémique de la cardiopathie ; le MECKI score (Metabolic Exercise test data combined with Cardiac and Kidney Indexes), qui associe VO2 pic et pente VE/VCO2 à la FEVG, à la natrémie, à l'hémoglobine et à la fonction rénale ; et le Seattle Heart Failure Model, de composante clinique et thérapeutique. Tous disent la même chose : aucun paramètre isolé ne fonde une décision.
8.7. Le cas de l'insuffisance cardiaque à fraction d'éjection préservée
Une réserve importante doit accompagner tout ce qui précède : les seuils décisionnels de 14 et 12 mL/kg/min, comme la classification de Weber, ont été établis dans l'insuffisance cardiaque à fraction d'éjection réduite, et chez des populations de candidats à la transplantation. Ils ne sont pas transposables tels quels à l'insuffisance cardiaque à fraction d'éjection préservée.
Dans cette forme, l'épreuve métabolique a un rôle distinct, et actuellement très discuté. Elle sert d'abord à objectiver l'intolérance à l'effort chez des patients dont l'examen de repos est peu parlant : c'est la situation où l'exercice est le plus « sensibilisant » au sens de la section 1. Elle sert ensuite à démembrer une dyspnée d'effort inexpliquée — déconditionnement, obésité, anémie, bronchopathie, hypertension pulmonaire, insuffisance chronotrope : chacune de ces causes laisse une signature différente sur les échanges gazeux. Couplée à un cathétérisme droit d'effort, elle permet enfin de rattacher la dyspnée à une élévation des pressions de remplissage qui n'apparaît qu'à l'exercice. La pente VE/VCO2 y garde sa valeur pronostique ; la VO2 pic, en revanche, n'y commande aucune décision d'inscription.
8.8. Quand la mesure directe n'est pas possible : le test de marche de six minutes
Le test de marche de six minutes (TM6) est l'alternative de référence lorsque la mesure des échanges gazeux n'est pas disponible, ou lorsque le patient ne peut ni pédaler ni marcher sur tapis. Le principe est simple, et c'est sa force : le patient marche à son propre rythme, sur un couloir plat balisé d'environ trente mètres, pendant six minutes, avec des encouragements standardisés ; on mesure la distance parcourue, en relevant la dyspnée (échelle de Borg), la fréquence cardiaque et la saturation avant et après.
C'est un test sous-maximal : il explore la capacité d'effort de la vie quotidienne, non le plafond du transport d'oxygène. Dans l'insuffisance cardiaque, une distance inférieure à 300 mètres est associée à un pronostic défavorable, et une variation d'au moins 30 à 50 mètres est considérée comme cliniquement significative dans le suivi. Ses limites doivent être connues : effet plafond chez les patients peu limités, forte dépendance à la motivation et à la standardisation des encouragements, à la longueur du couloir, à la taille et à l'âge du patient, et surtout absence de toute information sur le mécanisme de la limitation. Il ne remplace donc pas la mesure directe de la VO2 : il ne figure pas parmi les critères d'inscription en transplantation, et un TM6 abaissé n'est pas un chiffre de décision — c'est une indication à mesurer.
9. Rendre le résultat : de la déficience au handicap
La classification internationale du handicap proposée par Wood pour l'Organisation mondiale de la santé en 1980 distingue trois niveaux : la déficience, lésion de l'organe, explorée par la spirographie, l'échocardiographie, l'imagerie ; l'incapacité, retentissement fonctionnel au niveau de la personne, domaine propre de l'épreuve d'exercice ; le handicap, retentissement social, dont dépend la qualité de vie. Ces trois niveaux ne se déduisent pas l'un de l'autre : c'est pourquoi l'on mesure l'incapacité au lieu de la supposer. Une FEVG à 25 % ne permet de prédire ni la VO2 pic, ni le retentissement social.
D'où une méthode de lecture du compte rendu, en cinq questions :
- Le test est-il valide ? Ergomètre, protocole, durée d'incrémentation : 4 ou 20 minutes disqualifient la comparaison à une théorique.
- Le test est-il maximal ? Quotient respiratoire au pic, motif d'arrêt, épuisement constaté.
- Quel est l'étage limitant ? Réserve ventilatoire, pouls d'oxygène, réserve chronotrope, précocité du SV1, saturation.
- Quelle est la sévérité ? VO2 pic en mL/kg/min et en pourcentage du théorique, classe de Weber, pente VE/VCO2, ventilation oscillatoire.
- Est-ce cohérent avec le dossier ? Bêtabloquant, poids, comorbidité respiratoire, anémie, motivation. Une discordance impose de refaire le test.
10. Limites, sources d'erreur et surveillance
Sources d'erreur. Côté technique : fuite au masque, calibration défaillante, lissage inadapté du signal cycle à cycle, changement d'ergomètre ou de protocole entre deux tests. Côté patient : déconditionnement, obésité, artériopathie ou pathologie ostéo-articulaire, anémie, anxiété, motivation, traitement pris ou non le matin du test. Chacun peut déplacer la VO2 pic de plusieurs millilitres par kilogramme et par minute — à proximité d'un seuil, cet ordre de grandeur est celui d'une décision.
Reproductibilité et suivi. Chez un patient stable, la VO2 pic est l'un des paramètres les plus reproductibles de l'exploration fonctionnelle cardiaque, à condition de conserver ergomètre, protocole, heure, traitement et opérateur. Ce mot appelle un chiffre : le coefficient de variation intra-individuel est de l'ordre de 5 à 7 % chez le patient stable. Concrètement, autour de 14 mL/kg/min, un écart inférieur à environ 1 mL/kg/min entre deux tests reste dans le bruit de la mesure et ne doit être lu ni comme une aggravation ni comme une amélioration. Chez le candidat à la transplantation, on ne décide jamais sur un test isolé : la mesure est répétée après optimisation thérapeutique complète — doses maximales tolérées, correction d'une anémie ou d'une carence martiale, contrôle d'une fibrillation atriale — car cette optimisation peut à elle seule faire remonter la VO2 pic au-dessus du seuil.
Contre-indications. Elles sont celles de l'épreuve d'effort, et doivent être hiérarchisées : une contre-indication absolue interdit l'épreuve ; une contre-indication relative impose de peser l'indication, de corriger ce qui peut l'être et d'adapter le protocole.
| Contre-indications absolues | Contre-indications relatives |
|---|---|
| Insuffisance cardiaque décompensée ; syndrome coronarien aigu récent ; sténose du tronc commun ou équivalent non revascularisé ; arythmies ventriculaires non contrôlées ; rétrécissement aortique serré symptomatique ; myocardite ou péricardite aiguë ; endocardite infectieuse ; dissection aortique ; embolie pulmonaire ou thrombose veineuse profonde évolutive ; incapacité physique ou cognitive à réaliser l'épreuve en sécurité | Hypertension artérielle sévère non contrôlée (au repos : systolique > 200 mmHg ou diastolique > 110 mmHg) ; sténose valvulaire modérée ; cardiomyopathie hypertrophique obstructive ; troubles conductifs de haut degré ; anémie sévère, trouble ionique ou hyperthyroïdie non corrigés ; pathologie ostéo-articulaire, vasculaire ou neurologique limitante |
Le délai de stabilité clinique fait partie des conditions de sécurité. On ne teste pas un insuffisant cardiaque dans les suites immédiates d'une décompensation, ni après une modification thérapeutique récente. Un délai de l'ordre de quatre à six semaines de stabilité sous traitement inchangé est habituellement exigé avant une mesure destinée à fonder une décision.
Sous ces réserves — contre-indications respectées, stabilité clinique, monitorage ECG continu, défibrillateur et médecin immédiatement disponibles —, l'épreuve est sûre chez le patient stable, y compris à un stade avancé : le risque d'événement grave est de l'ordre de quelques cas pour dix mille examens. Cette phrase ne s'entend pas autrement : c'est le cadre qui rend le risque acceptable, non la maladie qui serait devenue inoffensive.
11. Points clés à retenir
- L'épreuve métabolique explore de façon intégrée les fonctions pneumo-cardio-musculaires en épuisant les réserves : elle sensibilise et elle discrimine.
- L'équation de Fick décrit une chaîne en série dont le maillon le plus faible fixe la capacité maximale. Interpréter, c'est désigner ce maillon.
- Le protocole est individualisé : VO2 max théorique de Wasserman, corrigée, moins la VO2 de repos, convertie en puissance à raison de 1 watt pour 10,3 mL/min d'O2, puis 20 % d'échauffement et 80 % d'incrémentation sur 10 paliers d'une minute.
- La fenêtre de 8 à 12 minutes est un compromis : plus court, la voie anaérobie domine ; plus long, la fatigue périphérique devient limitante. Les deux erreurs sous-estiment la VO2 pic.
- Neuf familles de paramètres structurent l'interprétation : VO2, seuils, réserve et régime ventilatoires, équivalents, fréquence cardiaque et réserve chronotrope, pouls d'oxygène, dyspnée, hématose, pression artérielle et ECG.
- Le SV1 survient à 50-60 % de la VO2 max, pathologique sous 40 %. Il coïncide avec le premier seuil lactique parce que le tamponnement du lactate produit un CO2 en excès qui stimule la ventilation.
- Le pouls d'oxygène, VO2 divisée par la fréquence cardiaque, égale VES × D(a-v)O2 : substitut non invasif du volume d'éjection. Un plateau précoce désigne le ventricule comme limitant.
- Le plateau de VO2 n'est presque jamais atteint dans l'insuffisance cardiaque : on mesure une VO2 pic symptôme-limitée, et le quotient respiratoire supérieur à 1,1 devient le critère de maximalité le plus utilisable — la fréquence cardiaque maximale, dont le seuil est de 85 à 90 % du théorique et non 100 %, étant inutilisable sous bêtabloquant. La maximalité se déclare sur au moins trois critères, jamais sur un seul.
- Une VO2 pic ≤ 14 mL/kg/min — ou ≤ 12 sous bêtabloquant toléré — sur un test maximal fait partie des critères d'inscription en transplantation ; chez la femme et avant 50 ans, on préfère 50 % du théorique.
- La pente VE/VCO2 > 35 et la ventilation oscillatoire sont des marqueurs pronostiques indépendants qui ne dépendent pas d'un effort maximal. La classification de Weber (A > 20 ; B 16,0 à 20,0 ; C 10,0 à 15,9 ; D < 10,0) objective une incapacité que la NYHA sous-estime.
- La sécurité est une condition, pas un acquis : médecin formé à la réanimation et infirmière, défibrillateur, monitorage ECG continu, contre-indications hiérarchisées et stabilité clinique. Chez l'insuffisant cardiaque, le critère d'arrêt qui compte est la chute de la systolique de 10 à 20 mmHg sous la valeur de base malgré l'augmentation de la charge, avec la désaturation ≤ 80 % et les signes de mauvaise perfusion — non la poussée hypertensive.
- Les seuils de 14 et 12 mL/kg/min et la classification de Weber ont été établis dans l'insuffisance cardiaque à FEVG réduite. À FEVG préservée, l'épreuve sert à objectiver l'intolérance à l'effort et à démembrer une dyspnée inexpliquée. Quand la mesure directe est impossible, le test de marche de six minutes renseigne sur la capacité quotidienne — sans dire le mécanisme.
12. Pièges fréquents
- Confondre VO2 maximale et VO2 pic : la première suppose un plateau démontré, la seconde est la valeur atteinte à l'arrêt.
- Interpréter un test sans avoir vérifié sa maximalité : un test sous-maximal produit une VO2 pic basse qui ressemble trait pour trait à une incapacité cardiaque sévère.
- Utiliser la fréquence cardiaque maximale théorique comme critère de maximalité chez un bêtabloqué : elle ne sera jamais approchée, ce n'est pas la preuve d'un test incomplet. Et chez le sujet non traité, le seuil est de 85 à 90 % du théorique, jamais 100 % : la théorique est dispersée de ± 10 à 12 bpm.
- Lire un pouls d'oxygène normal comme une réserve myocardique normale : la fréquence cardiaque est au dénominateur, et un dénominateur bridé relève artificiellement le rapport.
- Appliquer le seuil de 14 mL/kg/min à un patient bêtabloqué : le seuil est alors de 12, et utiliser 14 conduit à inscrire trop tôt.
- Rapporter la VO2 au poids total d'un patient obèse : la masse grasse ne consomme pas d'oxygène, le rapport est abaissé et fait paraître le patient plus grave qu'il ne l'est.
- Croire qu'un protocole standard vaut mieux qu'un protocole calculé : il produit des tests de 4 minutes chez les uns et de 20 minutes chez les autres, tous invalides.
- Négliger la pente VE/VCO2 quand le test est sous-maximal : c'est là qu'elle est la plus utile, puisqu'elle ne dépend pas de l'atteinte du pic.
- Comparer deux tests réalisés sur des ergomètres différents : le tapis donne une VO2 pic supérieure de 5 à 10 % au vélo.
- Conclure sur un seul test avant optimisation thérapeutique : les doses maximales tolérées ou la correction d'une carence martiale peuvent faire repasser la VO2 pic au-dessus du seuil.
- Arrêter le bêtabloquant pour « libérer » la fréquence cardiaque avant le test : le seuil de 12 mL/kg/min est défini sous traitement ; l'arrêt fausse la décision et expose à un rebond adrénergique.
- Confondre la VO2 de repos (3,5 mL/kg/min, soit 1 MET) et la VO2 de la mise en route (5 à 10 mL/kg/min, pédalage à vide) : c'est la seconde que l'on retranche pour construire le protocole.
- Interpréter comme une évolution un écart de quelques dixièmes entre deux tests : le coefficient de variation intra-individuel de la VO2 pic est de 5 à 7 %.
Sources
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Cours de la Pr Ag Yosra Messaoudi, Faculté de Médecine de Sousse.