Cours 42 Diagnostiquer et évaluer ⏱ 23 min

Échographie pulmonaire dans l'insuffisance cardiaque : les lignes B et le triple test poumon-cœur-veine cave

Un signe qui n'est ni un organe ni une lésion : trois minutes d'ultrasons pour trancher entre dyspnée cardiaque et non cardiaque.

🎯 Objectifs pédagogiques
  • Expliquer pourquoi le poumon aéré ne peut pas être imagé et pourquoi toute la sémiologie pulmonaire ultrasonore repose sur des artefacts
  • Décrire le mécanisme de formation d'une ligne B et son corrélat anatomique, et rattacher la progression des comètes aux stades interstitiel puis alvéolaire de la congestion
  • Justifier les réglages contre-intuitifs de l'appareil — seconde harmonique, filtres, focale, gain — et choisir la sonde adaptée au patient
  • Reconnaître les dix signes de base et identifier le poumon normal, le syndrome interstitiel, l'épanchement pleural, la condensation et le pneumothorax
  • Appliquer un zonage standardisé et énoncer les critères de positivité d'une région et d'un syndrome interstitiel diffus
  • Interpréter les performances diagnostiques de la série de Kajimoto et expliquer pourquoi une sensibilité élevée associée à une spécificité médiocre définit un test d'exclusion
  • Conduire un triple test poumon-cœur-veine cave inférieure, appliquer sa règle de décision au lit du malade et en énoncer les bornes : ce qu'un profil A n'exclut pas, et les constatations qui imposent de sortir de l'algorithme
  • Distinguer, sur la distribution et sur l'aspect de la plèvre, des lignes B cardiogéniques de lignes B non cardiogéniques, et énoncer le coût de l'erreur dans les deux sens
  • Utiliser l'échographie pulmonaire pour l'ajustement thérapeutique, la surveillance de la décongestion et l'évaluation pronostique
  • Résoudre trois situations cliniques de dyspnée indifférenciée, dont une chez la femme enceinte et une chez un porteur de prothèse valvulaire
Mots-clés échographie pulmonairelignes Bcomèteslignes Aartefact en queue de comètesigne de la chauve-sourisglissement pleuralsigne du bord de mersyndrome interstitielpoumon blanctriple test poumon-cœur-veine caveprotocole LCIprotocole BLUEprotocole FALLSveine cave inférieurecollapsus inspiratoiredyspnée aiguëœdème aigu du poumoneau pulmonaire extravasculairecritères de Framinghamépanchement pleuralpneumothoraxpoint poumonéchographie au lit du maladecongestion pulmonaire

1. Un examen d'artefacts : ce que le poumon laisse voir aux ultrasons

En 1992, une édition du Harrison enseignait encore que « le poumon constitue un obstacle majeur à l'utilisation des ultrasons à l'étage thoracique ». La phrase était exacte physiquement et fausse cliniquement : elle décrivait le poumon comme un mur. Il aura fallu le travail de Daniel Lichtenstein, en réanimation, pour comprendre que ce mur parle. Il ne renvoie pas des images d'organe, il renvoie des artefacts — qui changent quand la proportion d'air et d'eau change dans le tissu qui les engendre. C'est la clé du cours : en échographie pulmonaire, on ne lit jamais une anatomie, on lit un rapport air/eau. Le radiologue a appris à supprimer les artefacts ; ici, l'artefact est le signe, et le supprimer revient à effacer la maladie.

1.1. Pourquoi le besoin est réel

On pourrait objecter que la clinique, la radiographie du thorax et le peptide natriurétique suffisent. Les chiffres disent le contraire : Collins et coll. ont montré dès 2006 qu'une proportion notable de patients admis pour insuffisance cardiaque décompensée a une radiographie lue comme normale, et que le bilan traditionnel n'atteint qu'une précision diagnostique globale d'environ 65 % devant une dyspnée indifférenciée. Quant au BNP, sa zone grise est large et il s'élève aussi dans l'embolie pulmonaire, l'insuffisance rénale ou le grand âge.

Or l'erreur d'orientation n'est pas neutre. Singer et coll. ont rapporté en 2008 que, chez des patients en insuffisance cardiaque aiguë sans bronchopathie chronique obstructive, l'administration de bronchodilatateurs inhalés — le réflexe devant une dyspnée sifflante — s'accompagne d'un pronostic plus défavorable. Se tromper d'organe, c'est se tromper de traitement, et ce traitement est souvent donné avant tout résultat biologique. C'est pourquoi le consensus de Mebazaa et coll. (2015) place l'échographie « poumon, cœur » parmi les examens des trente à soixante premières minutes de l'insuffisance cardiaque aiguë : ce n'est pas un raffinement d'expert, c'est un outil de tri de première ligne, non irradiant, répétable et peu coûteux.

2. La physique de la comète : du miroir acoustique à la résonance

2.1. Le poumon aéré est un miroir

L'impédance acoustique de l'air est environ quatre mille fois plus faible que celle des tissus mous — de l'ordre de 0,0004 MRayl contre 1,63 MRayl. À l'interface entre la paroi thoracique et le poumon aéré, la quasi-totalité de l'énergie est donc réfléchie : moins d'un millième pénètre. Conséquence fondatrice, on ne voit jamais le parenchyme pulmonaire normal : on voit la ligne pleurale, et sous elle un espace où rien de réel ne s'affiche.

Ce que l'écran montre sous la plèvre, ce sont les lignes A : des répliques horizontales de la ligne pleurale, parallèles, régulièrement espacées, dont l'intervalle reproduit la distance peau-plèvre. Elles naissent d'un aller-retour de l'onde entre la sonde et l'interface pleurale, que la machine interprète comme une structure plus profonde. Une ligne A ne représente aucun tissu ; elle signifie une seule chose : « il y a de l'air juste sous la plèvre ».

2.2. Quand l'eau arrive : la naissance de la comète

Élevez la pression capillaire pulmonaire. Le liquide quitte le secteur vasculaire et gagne l'interstitium, où il épaissit les cloisons interlobulaires. Ces septa, situés à quelques millimètres de la plèvre, deviennent des structures riches en eau entourées d'alvéoles remplies d'air : un piège acoustique est né. L'onde y pénètre, rebondit entre les interfaces eau-air et ne s'en échappe qu'après de multiples réflexions internes. La machine reçoit une série d'échos retardés issus d'un même point et les affiche comme un faisceau vertical étroit, très échogène, partant de la ligne pleurale et descendant jusqu'au bas de l'écran : la ligne B, artefact « en queue de comète », ou fusée pulmonaire.

Schéma comparatif en deux colonnes : à gauche un poumon aéré produisant des lignes horizontales de réverbération sous la ligne pleurale, à droite des cloisons interlobulaires épaissies engendrant des faisceaux verticaux qui descendent jusqu'au bas de l'image en effaçant les lignes horizontales.
Figure 1 — De la ligne A à la ligne B : comment une cloison gorgée d'eau fabrique une comète
Figure 2 — Fusees pleurales : multiples lignes B verticales confluentes nees de la plevre, traduisant le syndrome alveolo-interstitiel qui evolue vers le « poumon blanc ».
Figure 2 — Fusees pleurales : multiples lignes B verticales confluentes nees de la plevre, traduisant le syndrome alveolo-interstitiel qui evolue vers le « poumon blanc ».

Le corrélat anatomique est direct : la ligne B est l'équivalent échographique de la ligne B de Kerley ; Picano et Pellikka ont proposé d'en faire une mesure indirecte de l'eau pulmonaire extravasculaire. La progression est constante : stade interstitiel, quelques lignes B séparées d'environ 7 mm ; stade alvéolaire, lignes rapprochées à 3 mm ou moins, confluentes puis coalescentes — le « poumon blanc » ; stade d'épanchement. Le tout obéit à la pesanteur : la congestion cardiogénique débute dans les régions déclives et remonte vers les sommets.

Trois conséquences en découlent. On ne mesure pas une comète, on la compte, d'où la nécessité d'un zonage standardisé. Elle est fugace, donc c'est un excellent outil de suivi : un patient qui répond au diurétique voit ses lignes B régresser avant que sa radiographie ne change. Enfin, elle n'est pas spécifique de l'origine cardiaque : fibrose, SDRA, pneumonie ou lymphangite carcinomateuse produisent le même artefact. Elle prouve qu'il y a de l'eau là où il devrait y avoir de l'air ; elle ne dit ni pourquoi, ni depuis quand.

3. Équipement et réglages : dégrader volontairement l'image

Presque toutes les sondes conviennent, pourvu qu'elles soient assez petites pour se loger dans un espace intercostal, sans quoi les ombres costales mangent l'image ; et l'appareil doit être transportable, car l'échographie pulmonaire se fait au brancard des urgences ou en salle de naissance. La sonde linéaire de haute fréquence (7,5 MHz et plus) donne la meilleure analyse de la ligne pleurale mais pénètre mal et suit mal les lignes B. La sonde microconvexe est l'outil idéal : large spectre de fréquences, elle s'interpose entre les côtes, explore de la plèvre au diaphragme et permet d'enchaîner le cœur et la veine cave. Chez l'obèse, on descend à 4,5 MHz avec une convexe abdominale ; une sonde plate cardiaque convient aussi, à condition de corriger ses réglages.

Voici maintenant le geste contre-intuitif du cours. Avant de chercher des lignes B, il faut désactiver la seconde harmonique, les filtres et la double focale. Pourquoi ? Parce que ces trois outils ont été conçus pour supprimer les artefacts : l'imagerie harmonique élimine les échos de réverbération, les filtres lissent le grain, les focales multiples moyennent le faisceau. Excellents lorsqu'on cherche une structure — mais ici, ce que l'on cherche est l'artefact. Nettoyer l'image revient à effacer le signe : un patient en œdème pulmonaire franc peut paraître normal simplement parce que l'appareil a bien fait son travail.

Trois réglages complètent le geste : une focale unique placée au niveau de la ligne pleurale, car c'est là que naissent tous les signes ; une profondeur de 12 à 18 cm, pour vérifier qu'une comète descend jusqu'au bord inférieur de l'image sans s'atténuer ; et un gain moyen, car trop de gain fabrique de fausses comètes à partir du bruit et trop peu les efface. On installe enfin le patient en décubitus dorsal ou semi-assis, sonde perpendiculaire à la paroi, marqueur vers la tête, en coupe longitudinale perpendiculaire aux côtes, et l'on se déplace de région en région selon un ordre fixe, toujours le même.

4. Sémiologie : dix signes, deux repères, une grammaire

Lichtenstein a réduit toute la sémiologie pulmonaire ultrasonore à dix signes de base, qui suffisent à gérer l'insuffisance respiratoire aiguë, l'état de choc et le patient traumatisé.

4.1. Le repère fondateur : le signe de la chauve-souris

En coupe longitudinale, deux côtes apparaissent comme deux arcs hyperéchogènes suivis de leur cône d'ombre ; entre elles, environ un demi-centimètre plus profondément, court la ligne pleurale. L'ensemble dessine une chauve-souris ailes déployées : c'est le bat sign.

🎯 La règle d'or de l'opérateur Toute analyse qui ne commence pas par l'identification de la chauve-souris analyse autre chose que le poumon. Ce repère costo-pleural est le seul point fixe de l'examen : il garantit que la ligne prise pour la plèvre en est bien une, et non une aponévrose ou une interface graisseuse.

4.2. Le poumon normal

Deux signes suffisent : les lignes A, et le glissement pleural (lung sliding), scintillement horizontal synchrone de la respiration traduisant le glissement de la plèvre viscérale contre la plèvre pariétale. En mode temps-mouvement, ce glissement produit le signe du bord de mer : au-dessus de la plèvre, les tissus immobiles dessinent des lignes horizontales — les vagues ; au-dessous, le poumon en mouvement dessine un granité homogène — le sable. La perte de ce sable, remplacé par des lignes horizontales jusqu'au bas de l'écran, définit le signe de la stratosphère, ou aspect en code-barres.

4.3. La ligne B : cinq critères et une règle

Les recommandations internationales (Volpicelli et coll., Intensive Care Medicine 2012) ont fixé une définition consensuelle. Une ligne B réunit les cinq caractéristiques suivantes : (1) hyperéchogène et verticale, en faisceau étroit de type « laser » ; (2) naissant de la ligne pleurale et jamais d'une structure plus profonde ; (3) descendant jusqu'au bas de l'écran sans s'atténuer ; (4) effaçant les lignes A sur son trajet ; (5) se déplaçant avec le glissement pleural. À ces cinq critères de définition s'ajoute une règle d'interprétation, qui n'en fait pas partie : c'est le nombre de lignes B, non leur aspect, qui porte l'information. Les artefacts les plus trompeurs sont les lignes Z, courtes, s'épuisant à quelques centimètres, n'effaçant pas les lignes A et ne suivant pas le glissement — elles n'ont aucune signification pathologique.

⚠️ Le seuil de positivité Une région est positive lorsqu'on compte au moins trois lignes B dans un même espace intercostal. Un syndrome interstitiel diffus se définit par au moins deux régions positives de chaque côté. Une ou deux lignes B isolées, en particulier latéro-basales chez un sujet âgé ou obèse, sont banales et ne définissent rien.

4.4. Les autres profils

Figure 3 — Les cinq profils de l'échographie pulmonaire, de la plèvre normale au pneumothorax
Figure 4 — Epanchement pleural en mode temps-mouvement : le signe du sinusoide, la ligne pulmonaire se rapprochant de la ligne pleurale a l'inspiration.
Figure 4 — Epanchement pleural en mode temps-mouvement : le signe du sinusoide, la ligne pulmonaire se rapprochant de la ligne pleurale a l'inspiration.
Figure 5 — Poumon normal : en mode temps-mouvement (a droite), le signe du bord de mer — vagues horizontales immobiles au-dessus de la plevre, sable granite en dessous ; image 2D correspondante a gauche.
Figure 5 — Poumon normal : en mode temps-mouvement (a droite), le signe du bord de mer — vagues horizontales immobiles au-dessus de la plevre, sable granite en dessous ; image 2D correspondante a gauche.
SituationSignes en 2DMode temps-mouvement
Poumon normalLignes A, glissement présent, moins de 3 lignes B par espaceSigne du bord de mer
Syndrome alvéolo-interstitiel≥ 3 lignes B par espace, puis confluentes, puis « poumon blanc »Le sable persiste
Épanchement pleuralEspace anéchogène entre les deux plèvres et deux ombres costales : signe du quadrilatère, poumon flottantSigne du sinusoïde
CondensationSigne du tissu (« hépatisation ») ; signe déchiqueté ; bronchogramme aérien dynamique
PneumothoraxGlissement aboli, lignes A présentes, aucune ligne B ; point poumon = zone où le glissement réapparaîtSigne de la stratosphère

Retenez enfin la logique inverse : une seule ligne B élimine un pneumothorax à l'endroit exploré, puisqu'elle naît de la plèvre viscérale et suppose son contact avec la plèvre pariétale.

5. Où poser la sonde, et comment compter

5.1. Les zones

Puisque le signe se compte, il faut un territoire de comptage, et il est indispensable de choisir un zonage et de s'y tenir. Les points BLUE en retiennent trois par hémithorax : BLUE supérieur, BLUE inférieur et point PLAPS postéro-latéral. Le zonage cardiologique divise chaque hémithorax en une région antérieure et une région latérale par la ligne axillaire antérieure, chacune séparée en une zone supérieure et une zone inférieure : ce sont les deux divisions, verticale et horizontale, qui font les quatre zones par côté, soit un balayage en huit zones ; les protocoles de recherche vont jusqu'à vingt-huit zones. Dans tous les cas, il faut ajouter les zones sus-diaphragmatiques, seules capables de montrer un épanchement pleural : c'est l'oubli le plus fréquent.

⚠️ Ne confondez pas les deux balayages Le balayage à huit zones (quatre par hémithorax) est la cartographie cardiologique complète, celle du suivi et de la quantification. Le protocole LCI de Kajimoto, qui est celui du triple test enseigné ici, est volontairement plus court : quatre zones antérieures au total, deux par hémithorax (supérieure et inférieure), plus les deux zones sus-diaphragmatiques. C'est ce protocole court, et lui seul, qui porte les chiffres de performance cités plus loin. Les seuils publiés ne se transposent pas d'un balayage à l'autre.

La fenêtre sus-diaphragmatique mérite trois repères, car c'est celle où le débutant se trompe le plus. On place la sonde sur la ligne axillaire moyenne, marqueur vers la tête, et l'on cherche d'abord le diaphragme, coupole hyperéchogène mobile, puis l'organe plein qui le borde en bas — foie à droite, rate à gauche. Au-dessus du diaphragme, chez le sujet normal, l'air du poumon efface l'image en inspiration : c'est le signe du rideau (curtain sign), qui affirme qu'il n'y a pas d'épanchement à cet endroit. Deux pièges : prendre le foie ou la rate pour une condensation — ils sont sous le diaphragme, pas au-dessus, et le repérage du diaphragme suffit à trancher ; et prendre le rein ou l'estomac pour un épanchement anéchogène. La règle est la même que pour la chauve-souris : on identifie le repère fixe avant d'interpréter quoi que ce soit.

Silhouette de tronc humain de face et de dos, chaque hémithorax découpé en quatre zones par une division verticale (ligne axillaire antérieure) et une division horizontale (zones supérieure et inférieure), avec les points d'application de la sonde marqués par des repères géométriques.
Figure 6 — Zonage thoracique : où poser la sonde et dans quel ordre

5.2. Comment interpréter le compte

Deux niveaux de lecture. Le niveau binaire, qui suffit à la décision : une région est positive à partir de trois lignes B dans un espace intercostal, et le poumon est positif — profil B — lorsqu'au moins deux régions de chaque côté le sont. C'est ce codage, et lui seul, qui entre dans la règle du triple test. Le niveau semi-quantitatif, qui sert au suivi : on additionne les lignes B de toutes les zones en plafonnant celles où les comètes sont coalescentes ; le score suit alors la sévérité de la congestion, mais les seuils publiés ne valent que pour le protocole dans lequel ils ont été établis.

Platz et coll. ont posé en 2015 la question crue : qu'est-ce qui compte pour le compte — l'appareil, le nombre de zones, ou la durée des boucles ? La réponse est : les trois. Le nombre de lignes B recueillies chez un même patient varie selon la machine, l'étendue du balayage et la longueur de la séquence analysée, car les comètes apparaissent et disparaissent au fil du cycle respiratoire.

🎯 La conséquence pratique Le chiffre absolu importe moins que sa variation. Pour qu'un suivi ait un sens, il faut refaire l'examen avec le même appareil, le même zonage, les mêmes réglages et la même durée d'observation. Comparer un examen fait aux urgences sur un appareil de poche à un examen fait au laboratoire d'échocardiographie n'a aucune valeur.

6. Performances diagnostiques : excellent pour exclure, médiocre pour confirmer

6.1. Ce que mesure la comète

Posons le cadre logique. Le syndrome alvéolo-interstitiel n'est spécifique d'aucune maladie : œdème cardiogénique, œdème non cardiogénique dont le SDRA, pneumopathies bilatérales, fibroses, atteintes néoplasiques. Il faut donc s'attendre a priori à une sensibilité élevée et à une spécificité basse. La comparaison éclairante est celle de la troponine : très sensible pour la souffrance myocardique, elle ne suffit jamais à porter le diagnostic de syndrome coronarien aigu. La comète est la troponine du poumon.

La méta-analyse d'Al Deeb et coll. (2014) rapporte pourtant, pour le diagnostic d'œdème pulmonaire cardiogénique devant une dyspnée aiguë, des performances excellentes : sensibilité et spécificité toutes deux supérieures à 90 %. Ces chiffres doivent être lus avec précaution, car ils proviennent d'études aux populations hétérogènes, dont certaines comportaient peu de patients porteurs d'une pathologie pulmonaire chronique. Or c'est la proportion de faux positifs potentiels dans la population étudiée qui détermine la spécificité observée. Sensibilité et spécificité ne sont pas des constantes du test : elles le décrivent dans une population donnée.

6.2. La série de Kajimoto : le tableau qu'il faut savoir lire

Kajimoto et coll. (2012) ont évalué, chez des patients admis pour dyspnée aiguë, chaque outil isolément puis en combinaison. Ce tableau est le cœur du cours.

Figure 7 — Sensibilité et spécificité : pourquoi les comètes excluent sans confirmer
TestSe (%)Sp (%)VPN (%)VPP (%)Précision (%)
BNP ≥ 100 pg/mL92,435,176,467,168,8
Critères de Framingham79,256,765,664,670,0
Échographie pulmonaire seule96,254,090,975,078,8
Échographie pulmonaire + BNP88,667,680,679,880,0
FEVG ≤ 40 %26,486,545,173,751,1
IM ou IT ≥ modérée92,481,088,287,587,7
Collapsus de la VCI < 50 %83,081,176,986,382,2
FE préservée et IM ≥ modérée56,7100,061,6100,067,0
FE altérée et IM et/ou IT ≥ modérée30,194,548,688,956,7
Triple test LCI94,391,991,994,393,3

Un. L'échographie pulmonaire seule est le meilleur test d'exclusion du tableau : sensibilité 96,2 %, valeur prédictive négative 90,9 %. Pas de comètes, pas de congestion pulmonaire, ou presque — en une minute. Deux. Sa spécificité est de 54,0 %, à peine mieux qu'un tirage à pile ou face : un poumon plein de comètes ne permet de conclure à rien quant à la cause, et le raisonnement « comètes donc OAP » est la première faute de l'apprenti.

🛑 Ce que l'absence de comètes n'exclut pas Cette exclusion vaut pour la congestion pulmonaire, pas pour l'insuffisance cardiaque. Un profil A n'élimine ni une insuffisance cardiaque droite prédominante (congestion systémique sans surcharge pulmonaire), ni un bas débit ou un choc cardiogénique « sec et froid », ni une tamponnade, ni une insuffisance cardiaque chronique déjà déplétée par les diurétiques. Chez l'emphysémateux, la raréfaction des cloisons et l'hyperinflation peuvent amputer la production de comètes malgré une congestion réelle. Or la règle du triple test exige L + : appliquée telle quelle, elle reclasse tous ces patients en « dyspnée non cardiaque ». Devant un profil A associé à une veine cave pléthorique, des œdèmes, une turgescence jugulaire ou une hypotension, on poursuit l'examen au lieu de conclure.

Trois. Ajouter le BNP améliore modérément la spécificité (67,6 %) mais fait perdre de la sensibilité (88,6 %) : on paie la confirmation par une perte d'exclusion, mauvais échange. Ajouter le cœur et la veine cave fait au contraire passer la spécificité de 54,0 % à 91,9 % au prix d'une perte de sensibilité négligeable (96,2 % → 94,3 %, soit 1,9 point). C'est la démonstration centrale du cours : on gagne trente-huit points de spécificité pour deux points de sensibilité.

Quatre. Regardez la ligne « FEVG ≤ 40 % » : sensibilité 26,4 %, c'est-à-dire que près de trois patients sur quatre en insuffisance cardiaque aiguë avaient une FEVG supérieure à 40 % — c'est-à-dire une fraction d'éjection légèrement altérée (41-49 %) ou préservée (≥ 50 %), selon la nomenclature de la Société européenne de cardiologie 2021. Dire « fonction systolique conservée » assimilerait abusivement ces deux catégories. Notez enfin la ligne la plus élégante du tableau : « FE préservée et fuite mitrale au moins modérée » atteint spécificité et valeur prédictive positive de 100 %, au prix d'une sensibilité de 56,7 % — le compromis permanent entre confirmer et dépister.

6.3. Le protocole LuCUS et le triple scan

Russell et coll. (2015) ont testé un protocole associant échographie pulmonaire, échocardiographie ciblée et veine cave inférieure — le protocole LuCUS n'est donc pas un examen à deux fenêtres — chez des patients admis pour dyspnée indifférenciée, en le comparant à l'impression clinique du médecin avant échographie.

TestSe (%)Sp (%)RV+
Diagnostic clinique avant échographie94,444,41,7
Protocole LuCUS83,382,54,8
Profil B et FEVG < 45 %69,493,710,9
VCI pléthorique et FEVG < 45 %70,681,53,8
Épanchement pleural et FEVG < 45 %79,498,451

Deux enseignements. L'impression clinique initiale se comporte comme les comètes : très sensible, peu spécifique — le clinicien élimine bien et confirme mal, et l'échographie vient le compléter là où il est faible. Et chaque association de deux signes fait grimper le rapport de vraisemblance positif, jusqu'à 51 pour l'épanchement pleural associé à une fraction d'éjection abaissée. Mantuani et coll. (2016) l'ont confirmé : avec un examen en trois volets, la précision diagnostique du médecin passe de 53 % à 77 %.

7. Le triple test poumon-cœur-veine cave inférieure

Le protocole LCI — pour Lung, Cardiac, Inferior vena cava — applique directement tout ce qui précède, en moins de trois minutes, avec une seule sonde, sans déplacer le patient et sans irradiation.

Figure 8 — Le triple test poumon-cœur-veine cave inférieure en trois minutes
FenêtreIncidencesCe que l'on noteRéponse binaire
Poumon (L)4 zones antérieures + zones sus-diaphragmatiquesPrédominance de lignes A ou de lignes B ; épanchement pleural ; glissement pleuralL + si profil B bilatéral
Cœur (C)Parasternale grand et petit axe, sous-xiphoïdienne, apicalePour le codage C : FEVG visuelle ; fuite mitrale ou tricuspide ≥ modérée ; oreillette gauche dilatée ; valvulopathie serrée.
Dans la même fenêtre, on cherche aussi un épanchement péricardique, une tamponnade et un rapport VD/VG ≥ 1 — ce ne sont pas des critères C +, ce sont des critères d'arrêt de l'algorithme.
C + si l'échocardiographie montre une anomalie susceptible d'expliquer la dyspnée par une élévation des pressions gauches : FEVG altérée, fuite mitrale ou tricuspide ≥ modérée, oreillette gauche dilatée, valvulopathie serrée
Veine cave (I)Sous-xiphoïdienne ou latérale droiteDiamètre et variation respiratoire : pléthorique (collapsus < 15 %), normale (15–90 %), plate (> 90 %) — voir l'encadré sur les deux seuilsI + si VCI pléthorique
🎯 La règle du triple test Dyspnée cardiaque = (L +) ET (C + et/ou I +)
Il faut de l'eau dans le poumon et une explication cardiaque ou volémique à cette eau : le poumon seul ne suffit jamais. Dans la série de Kajimoto, cette règle atteignait Se 94,3 %, Sp 91,9 % et une précision globale de 93,3 %.
⚠️ Veine cave : attention, deux seuils circulent Le critère statistique de Kajimoto est un collapsus inspiratoire < 50 % (Se 83,0 %, Sp 81,1 %) : c'est lui qui figure dans le tableau des performances, et il est plus sensible. La classification en trois états (< 15 %, 15-90 %, > 90 %) réserve le terme de pléthorique aux veines caves quasi immobiles ; c'est elle qui sert à la réponse binaire I + du triple test. Rappelons enfin que la définition de référence d'une veine cave pléthorique associe un diamètre supérieur à 21 mm à un collapsus inspiratoire inférieur à 50 % chez le patient en ventilation spontanée. Ces chiffres ne sont pas transposables au patient sous ventilation mécanique, chez qui l'insufflation dilate la veine cave au lieu de la collaber : l'interprétation y est inversée, et l'on raisonne alors en variation respiratoire du diamètre, non en collapsus.

La logique de la conjonction est simple : le premier terme, très sensible, est un filtre d'exclusion ; le second, plus spécifique, est un filtre de confirmation qui attribue l'eau à une cause cardiaque.

🛑 Trois situations qui font sortir de l'algorithme Le triple test suppose une dyspnée par congestion. Trois constatations doivent l'interrompre au lieu de l'alimenter. Un épanchement péricardique abondant avec veine cave pléthorique : c'est une tamponnade, où le diurétique est délétère. Un rapport VD/VG ≥ 1 avec septum paradoxal : c'est une embolie pulmonaire ou un cœur pulmonaire, jusqu'à preuve du contraire. Un profil A bilatéral : le protocole BLUE impose alors un examen veineux des membres inférieurs à la recherche d'une thrombose, sans quoi le patient sort du raisonnement cardiaque sans filet — l'embolie pulmonaire doit être écartée dans la même fenêtre de trente à soixante minutes.

Soyons clairs sur ce que le triple test ne fait pas. Il n'évalue pas les pressions de remplissage selon l'algorithme complet, mais par des critères binaires grossiers, rapides et robustes : l'estimation formelle relève du cours 14 de la discipline Échocardiographie, Évaluation de la fonction diastolique (PRVG, PTDVG, POG). Il ne mesure pas la fraction d'éjection, qu'il estime d'un coup d'œil : voir le cours 11 de la discipline Échocardiographie, Évaluation échographique de la fonction systolique du VG. Il ne remplace enfin ni la démarche diagnostique globale (cours 39 de cette discipline, Poser le diagnostic d'insuffisance cardiaque : symptômes, signes, classe NYHA et algorithme diagnostique) ni la prise en charge de la décompensation (cours 40 de cette discipline, Insuffisance cardiaque aiguë et décompensation : reconnaître, classer, décongestionner) : il en est l'outil d'orientation initiale, pas le substitut.

8. Diagnostic différentiel : toutes les lignes B ne viennent pas du cœur

Devant un poumon plein de comètes, la question n'est jamais « y a-t-il de l'eau ? » — la réponse est oui — mais « d'où vient-elle ? ».

Figure 9 — Lignes B cardiogéniques et non cardiogéniques : la plèvre comme juge de paix
CritèreOrigine cardiogéniqueOrigine non cardiogénique (SDRA, pneumopathie, fibrose)
DistributionBilatérale, symétrique, prédominance déclive et basale avec gradient régulier vers les sommetsSouvent asymétrique ; prédominance variable, postérieure et basale dans la fibrose
HomogénéitéHomogène : pas de zone normale au milieu des zones pathologiquesPlages épargnées : zones normales voisines de zones criblées — très évocateur du SDRA
Ligne pleuraleFine, régulière, lisse ; glissement conservéÉpaissie, irrégulière, fragmentée ; glissement diminué par endroits
Zone sous-pleurale et épanchementZone sous-pleurale normale ; épanchement fréquent, bilatéral, à prédominance droite, anéchogènePetites condensations sous-pleurales, nid d'abeille dans la fibrose ; épanchement inconstant, souvent cloisonné ou échogène
Cinétique et fenêtre cardiaqueMobile : régression en quelques heures sous diurétique ; anomalie cardiaque structurale et/ou VCI pléthoriqueFixe : aucune modification à court terme ; cœur normal, VCI normale ou plate

Un cas particulier devenu fréquent : les pneumopathies virales diffuses. Elles sont aujourd'hui la première cause de lignes B non cardiogéniques rencontrée aux urgences, et elles imitent la congestion à s'y méprendre puisqu'elles sont bilatérales. Ce qui les trahit est exactement ce qui figure dans le tableau ci-dessus : des plages épargnées au contact de zones criblées, une ligne pleurale irrégulière et fragmentée, de petites condensations sous-pleurales, une prédominance postérieure et périphérique plutôt que strictement déclive, et une veine cave normale ou plate. Devant des comètes bilatérales fébriles, la question n'est donc pas « cardiaque ou pulmonaire ? » mais « la plèvre est-elle lisse ? ».

🎯 Ce n'est pas la comète qui départage, c'est la plèvre Une ligne B cardiogénique et une ligne B fibrosante sont identiques. Ce qui les sépare est extérieur à l'artefact : la ligne pleurale, la distribution et la mobilité sous traitement. Prenez trois secondes pour regarder la plèvre avant de compter les comètes.

Le coût de l'erreur, dans les deux sens. Prendre une atteinte pulmonaire chronique pour une décompensation, c'est donner des diurétiques de l'anse à un patient sans surcharge : déplétion, hypotension, insuffisance rénale fonctionnelle. Prendre une décompensation pour une crise d'asthme, c'est donner des bronchodilatateurs et retarder le traitement de la congestion — erreur qui s'accompagne d'un pronostic plus défavorable, et qui est exactement le scénario du premier cas clinique de ce cours.

9. Applications cliniques

9.1. Dyspnée aiguë et état de choc : les protocoles BLUE et FALLS

Le protocole BLUE de Lichtenstein répond à une question unique : devant une insuffisance respiratoire aiguë, quelle est la cause ? Il combine trois points par hémithorax, le glissement pleural et, en cas de profil A, un examen veineux des membres inférieurs.

ProfilDescriptionOrientation
Profil BLignes B antérieures bilatérales, glissement conservéŒdème pulmonaire
Profil B'Lignes B antérieures bilatérales, glissement aboliPneumonie (et non œdème)
Profil A/BLignes A d'un côté, lignes B de l'autre : asymétriePneumonie
Profil A + thrombose veineuseLignes A bilatérales, thrombus veineuxEmbolie pulmonaire
Profil A + PLAPSLignes A, anomalie postéro-latéralePneumonie
Profil A nuLignes A bilatérales, aucun PLAPSAsthme ou BPCO
Profil A' + point poumonGlissement aboli, puis zone de transitionPneumothorax

Retenez les deux profils que l'on oublie toujours, et qui sont ceux qui rattrapent l'erreur la plus coûteuse : le profil B', lignes B bilatérales sans glissement pleural, et le profil A/B, asymétrique. Tous deux orientent vers une pneumonie, non vers un œdème. L'étudiant qui ne retient que « lignes B bilatérales = OAP » étiquettera cardiogénique une pneumopathie unilatérale étendue : le glissement pleural et la symétrie sont ce qui l'en empêche.

Notez la puissance du raisonnement : un profil A antérieur bilatéral — donc l'absence de comètes — rend l'œdème pulmonaire très improbable. Le protocole FALLS applique la même logique au choc : il élimine successivement les causes obstructives puis cardiogéniques, la transformation d'un profil A en profil B sous remplissage marquant la limite de tolérance volémique et orientant vers un choc distributif.

9.2. Surveillance et pronostic

Les lignes B reflètent indirectement la pression capillaire pulmonaire, donc la pression auriculaire gauche — on retiendra ici leur usage décisionnel dans le triple test, l'algorithme complet des pressions de remplissage relevant du cours 14 de la discipline Échocardiographie, Évaluation de la fonction diastolique (PRVG, PTDVG, POG). Puisque les comètes bougent vite, on peut titrer le diurétique en objectivant la décongestion plutôt qu'en se fiant au poids ou à l'auscultation ; reconnaître une congestion résiduelle chez un patient devenu asymptomatique, la disparition des râles précédant celle des lignes B ; guider la déplétion en dialyse ; enfin évaluer le pronostic, la persistance de lignes B à la sortie identifiant des patients à risque accru de réhospitalisation et de décès.

La congestion infraclinique, et ce qu'on en fait. Le fait le plus utile de cette section est aussi le plus contre-intuitif : les lignes B persistent alors que les râles, le poids et les symptômes ont disparu. Un patient sec à l'auscultation peut rester franchement congestif à l'échographie. La conduite qui en découle est double. D'abord, ne pas arrêter ni alléger le diurétique sur la seule disparition des râles : la décongestion clinique précède la décongestion échographique, et s'arrêter là expose à la réhospitalisation précoce. Ensuite, compter les lignes B le jour de la sortie et non seulement à l'admission : c'est ce chiffre-là qui a une valeur pronostique. Rivas-Lasarte et coll. (European Journal of Heart Failure 2019, essai LUS-HF) ont randomisé un suivi ambulatoire guidé par les lignes B contre un suivi clinique habituel, et rapporté une réduction des épisodes de décompensation dans le bras guidé par l'échographie : c'est, à ce jour, l'argument le plus solide en faveur d'un usage décisionnel du compte, et il reste à confirmer sur de plus grands effectifs.

10. Trois cas cliniques : quand trois minutes changent le traitement

10.1. Monsieur M. Z., 45 ans, boulanger

L'histoire. Diabétique de type 1 avec rétinopathie et protéinurie, hypertendu depuis dix ans. Crise de dyspnée paroxystique nocturne sifflante ; à l'interrogatoire, crises nocturnes récurrentes ou salves de toux nocturne, essoufflement aux efforts courants, activité professionnelle allégée depuis deux ans, améliorations lors des congés. IMC 32,5 kg/m², FR 24/min, FC 110/min, PA 140/90 mmHg, SaO₂ 97 %, 37,7 °C ; souffle apexien 1/6, pas de galop ; crépitants à la base droite ; pas de turgescence jugulaire ; œdèmes discrets bilatéraux.

Pour une dyspnée cardiaquePour une dyspnée non cardiaque
Risque cardiovasculaire très élevé ; souffle apexien ; tachycardie à 110/min ; Framingham : 1 critère majeur (dyspnée paroxystique nocturne) + 2 mineurs (toux nocturne, dyspnée d'effort)Exposition quotidienne aux allergènes de la farine ; caractère sifflant ; antécédents de crises paroxystiques ; amélioration pendant les congés

Le raisonnement. Deux hypothèses également défendables : insuffisance cardiaque contre asthme professionnel du boulanger. Deux subtilités font échouer le score clinique. Les critères mineurs de Framingham ne sont recevables que s'ils ne peuvent être attribués à une autre affection : or l'asthme explique parfaitement la toux nocturne et la dyspnée d'effort, si bien que le score s'effondre dès qu'on applique sa propre règle. Et la tachycardie n'est un critère mineur qu'au-delà de 120/min : à 110/min, elle ne compte pas.

Ce que fait le triple test. Lignes B bilatérales, symétriques, prédominant aux bases, plèvre fine : L +. Fuite mitrale au moins modérée, oreillette gauche dilatée : C +. Veine cave peu collabée : I +. La dyspnée est cardiaque : le patient relève d'un traitement de la congestion, non d'un bronchodilatateur qui, administré à tort, s'accompagnerait d'un pronostic plus défavorable. Rien n'interdit qu'il ait aussi un asthme professionnel, à explorer à froid ; mais ce n'est pas ce qui l'amène aujourd'hui.

10.2. Madame R. M., 27 ans, enceinte de 15 semaines

L'histoire. Rétrécissement mitral dilaté par voie percutanée en 2014 puis en 2019. Première grossesse à 15 semaines d'aménorrhée. Dyspnée rapidement aggravée avec toux sèche. PA 92/65 mmHg, FC 134/min, FR 32/min, SpO₂ 86 %, pâleur sans cyanose. Rythme cardiaque irrégulier. Pas de signes droits évidents. Matité de la base droite, crépitants aux deux bases. Admission en réanimation de la maternité.

Le raisonnement. Trois mécanismes s'additionnent. La grossesse augmente dès le premier trimestre le volume sanguin et la fréquence cardiaque : sur un obstacle mitral, tout ce qui augmente le débit augmente le gradient, donc la pression auriculaire gauche. La resténose : deux dilatations en cinq ans témoignent d'une valve dont le résultat ne tient pas. Le rythme irrégulier fait suspecter une fibrillation atriale, qui supprime la systole auriculaire et surtout raccourcit la diastole — le seul temps pendant lequel le sang franchit une valve rétrécie.

Ce qu'apporte l'échographie. Elle n'irradie pas : chez une femme enceinte hypoxémique, obtenir en trois minutes ce qu'on demanderait à une radiographie est décisif. Et elle interdit un contresens, car la fraction d'éjection est ici normale : un raisonnement paresseux conclurait « le ventricule va bien, ce n'est pas le cœur » — souvenez-vous des 26,4 % de sensibilité. La fenêtre cardiaque montre un rétrécissement mitral serré, une oreillette gauche très dilatée et une hypertension pulmonaire : C +. Le poumon est L +, avec un épanchement droit expliquant la matité, et la veine cave est dilatée : I +.

🛑 Ici, le diagnostic ne suffit pas : c'est une urgence vitale Le triple test a répondu en trois minutes ; la conduite doit suivre dans les minutes qui suivent, en concertation immédiate entre cardiologue, obstétricien et réanimateur. Contrôle de la fréquence pour rallonger la diastole, seul temps de passage à travers une valve rétrécie — un bêtabloquant cardiosélectif est le traitement de référence du rétrécissement mitral pendant la grossesse. Anticoagulation curative : le risque thromboembolique du rétrécissement mitral en fibrillation atriale est majeur, et il est encore majoré par la grossesse. Oxygénothérapie et déplétion prudente, en gardant à l'esprit qu'un obstacle mitral tolère mal l'hypovolémie. Et enfin, discussion en urgence d'une commissurotomie mitrale percutanée si l'œdème ne cède pas au traitement médical : le geste est réalisable pendant la grossesse, sous protection abdominale et avec un temps de scopie réduit au minimum. Laisser un étudiant sur le seul résultat du triple test, dans cette situation, serait insuffisant.

10.3. Monsieur L. L., 68 ans, porteur d'une prothèse mitrale depuis 1984

L'histoire. Remplacement valvulaire mitral en 1984, hypertension, diabète, syndrome d'apnées du sommeil non appareillé. Dyspnée NYHA III aggravée depuis deux mois. Traitement : inhibiteur de l'enzyme de conversion, diurétique thiazidique, inhibiteur du SGLT2, metformine, statine. PA 123/84 mmHg, FC 110/min, FR 24/min, SpO₂ 94 %, œdèmes discrets, crépitants aux deux bases.

Le raisonnement. Le triple test est positif dans les trois fenêtres : lignes B bilatérales, oreillette gauche très dilatée avec hypertension pulmonaire, veine cave pléthorique. La dyspnée est donc cardiaque et congestive. Mais le triple test ne dit pas pourquoi, et c'est la leçon du cas : chez un porteur de prothèse mitrale depuis quarante ans, la fenêtre cardiaque impose de poursuivre l'examen — gradient transprothétique, mobilité des éléments mobiles, thrombose, pannus, dégénérescence, fuite péri-prothétique. Une réintervention n'est pas un ajustement de diurétique. Notez aussi que le diurétique est un thiazidique, souvent insuffisant chez un patient congestif — mais cette remarque n'est pas une invitation à majorer le diurétique : chez un porteur de prothèse mitrale depuis quarante ans, on n'ajuste pas le traitement de la congestion avant d'avoir éliminé une obstruction ou une fuite prothétique, sous peine de traiter le symptôme et de retarder une réintervention. Le syndrome d'apnées non appareillé, enfin, aggrave le tableau sans l'expliquer.

11. Limites, apprentissage et place actuelle

Les limites tiennent au patient (obésité majeure, emphysème sous-cutané, pansements et drains, malade non mobilisable), au signe lui-même (absence de spécificité étiologique ; quelques lignes B latéro-basales physiologiques chez le sujet âgé) et à l'opérateur (variabilité du compte). La limite conceptuelle domine toutes les autres : l'échographie pulmonaire dit qu'il y a de l'eau, elle ne dit pas ce qui l'a mise là. L'apprentissage, lui, est rapide : reconnaître une chauve-souris, une ligne A, une ligne B et un glissement pleural relève d'une sémiologie binaire, sans mesure ni calcul, et l'étude FLUID (Chiem et coll., 2015) l'a confirmé en comparant novices et experts — l'interprétation de la fenêtre cardiaque demandant, elle, davantage d'expérience.

La place actuelle. Les recommandations européennes de 2021 reconnaissent l'échographie pulmonaire comme un examen utile à l'évaluation de la congestion dans l'insuffisance cardiaque aiguë, avec une recommandation de classe IIb, niveau de preuve C : autrement dit « peut être envisagée », sur la base d'un consensus d'experts et non d'essais randomisés. Il faut le dire clairement à des étudiants : l'outil est utile et validé sur le plan diagnostique, mais son niveau de recommandation reste modeste, ce qui reflète l'absence d'essais de stratégie de grande taille. Le consensus de 2015 l'inscrit pour sa part dans le bilan de la première heure de l'insuffisance cardiaque aiguë. En résumé : technique non irradiante, réalisable au lit du patient, répétable, rapide, à faible coût ; sensibilité élevée qui en fait un excellent examen de première intention ; spécificité qui ne devient forte que couplée à l'échocardiographie et à la veine cave ; fiabilité supérieure à 90 % dans cette configuration, et valeur pronostique démontrée.

12. Points clés à retenir

⭐ Points clés à retenir
  • On ne lit pas une anatomie, on lit un rapport air/eau : sous la plèvre, tout est artefact.
  • Ligne A = air ; ligne B = eau : artefact vertical laser, né de la plèvre, descendant sans s'atténuer, effaçant les lignes A, mobile avec le glissement.
  • Région positive à partir de 3 lignes B par espace ; syndrome interstitiel diffus = 2 régions positives de chaque côté.
  • Il faut dégrader l'image : harmonique, filtres et double focale sur « off », focale unique à la plèvre, gain moyen.
  • Toujours commencer par le signe de la chauve-souris, seul repère fixe de l'examen.
  • Échographie pulmonaire seule : Se 96,2 %, VPN 90,9 %, Sp 54,0 % — excellent test d'exclusion, mauvais test de confirmation.
  • Le triple test LCI atteint Se 94,3 % et Sp 91,9 % : la spécificité bascule dès qu'on ajoute cœur et veine cave.
  • Règle : dyspnée cardiaque = (L +) ET (C + et/ou I +), en trois minutes, sans irradiation.
  • Une fraction d'éjection non altérée n'élimine jamais une dyspnée cardiaque : le critère « FEVG ≤ 40 % » n'a qu'une sensibilité de 26,4 %, donc près de trois patients sur quatre avaient une FEVG supérieure à 40 % (légèrement altérée ou préservée).
  • L'absence de comètes exclut la congestion pulmonaire, pas l'insuffisance cardiaque : insuffisance cardiaque droite, bas débit, tamponnade, patient déjà déplété, emphysème.
  • C'est la plèvre et la distribution qui départagent : plèvre fine et atteinte déclive homogène, contre plèvre épaissie et atteinte hétérogène avec plages épargnées.

13. Pièges fréquents

⚠️ Pièges fréquents chez l'étudiant
  • Croire qu'on regarde le poumon : chercher une « image » de parenchyme, c'est interpréter du bruit.
  • Garder la seconde harmonique et les filtres : l'appareil efface les comètes et un œdème franc passe pour normal.
  • Se tromper de gain : trop de gain fabrique de fausses comètes, trop peu les efface.
  • Confondre une ligne Z avec une ligne B : la ligne Z est courte, s'atténue, n'efface pas les lignes A.
  • Conclure « comètes donc œdème aigu du poumon » : à 54 % de spécificité, la comète seule ne confirme rien.
  • Éliminer une origine cardiaque sur une fraction d'éjection normale : près de trois patients sur quatre avaient une FEVG supérieure à 40 %.
  • Conclure « profil A donc pas le cœur » devant une veine cave pléthorique ou des œdèmes : c'est le tableau de l'insuffisance cardiaque droite, où le poumon est muet.
  • Coder « C + » une tamponnade ou un VD dilaté : ce sont des critères d'arrêt de l'algorithme, pas des critères de congestion gauche.
  • N'explorer que la face antérieure chez un patient couché : la congestion commence en déclive.
  • Prendre pour pathologiques quelques lignes B latéro-basales isolées chez un sujet âgé ou obèse.
  • Affirmer un pneumothorax sur la seule abolition du glissement : seul le point poumon est spécifique.
  • Comparer deux examens non comparables : appareil, zonage et réglages font varier le compte.

Sources

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  2. Volpicelli G, Elbarbary M, Blaivas M, et al. International evidence-based recommendations for point-of-care lung ultrasound. Intensive Care Med. 2012;38(4):577-91. doi:10.1007/s00134-012-2513-4
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  15. Chiem AT, Chan CH, Ander DS, Kobylivker AN, Manson WC. Comparison of expert and novice sonographers' performance in focused lung ultrasonography in dyspnea (FLUID) to diagnose patients with acute heart failure syndrome. Acad Emerg Med. 2015;22(5):564-73. doi:10.1111/acem.12651
  16. Rivas-Lasarte M, Álvarez-García J, Fernández-Martínez J, et al. Lung ultrasound-guided treatment in ambulatory patients with heart failure: a randomized controlled clinical trial (LUS-HF study). Eur J Heart Fail. 2019;21(12):1605-13. doi:10.1002/ejhf.1604

Cours de la Pr Ag Yosra Messaoudi, Faculté de Médecine de Sousse.

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