Cours 58 Suppléance circulatoire et insuffisance cardiaque avancée ⏱ 18 min

Complications des assistances ventriculaires gauches : reconnaître, prévenir, traiter

Un manuel de garde pour le patient déjà assisté : fréquence chiffrée, signe d'appel, conduite à tenir.

🎯 Objectifs pédagogiques
  • Décrire les particularités de l'examen d'un patient sous assistance à flux continu et interpréter les quatre paramètres de la console
  • Expliquer pourquoi le débit affiché, calculé et non mesuré, ne prouve jamais une bonne perfusion
  • Conduire la prise en charge d'une alarme de console et d'un arrêt de pompe, et énoncer la place du massage cardiaque externe chez le patient assisté
  • Situer chronologiquement les complications précoces et tardives et énoncer leur fréquence chiffrée
  • Reconnaître une défaillance ventriculaire droite sur ses critères opérationnels et dérouler l'algorithme en six crans, y compris la décision de réduire le débit de pompe devant un déplacement septal
  • Dépister une thrombose de pompe sur l'élévation de la lactate déshydrogénase et son faisceau d'arguments, et hiérarchiser les options thérapeutiques
  • Expliquer les mécanismes du saignement digestif — syndrome de Willebrand acquis et angiodysplasies — et justifier qu'une exploration négative ne rassure pas
  • Conduire la prise en charge d'un accident vasculaire cérébral et d'une infection liée au dispositif
  • Analyser ce que l'assistance modifie aux valvulopathies aortique, tricuspide et mitrale, et peser l'indication d'un geste concomitant
  • Interpréter la bonne tolérance des arythmies ventriculaires et en tirer la conduite à tenir
  • Organiser la surveillance au long cours et l'éducation thérapeutique du patient assisté
Mots-clés assistance ventriculaire gaucheLVADHeartMate 3flux continudéfaillance ventriculaire droitealgorithme hémodynamiquedéplacement septalthrombose de pompelactate déshydrogénasehémolyse mécaniquesaignement digestifsyndrome de Willebrand acquisADAMTS-13angiodysplasieaccident vasculaire cérébralinfection de câbledrivelineinsuffisance aortique de novoinsuffisance tricuspideinsuffisance mitrale résiduelletroubles du rythme ventriculaireévénement de succionindice de pulsatilitéregistre INTERMACSMOMENTUM 3

1. Un patient dont aucun repère habituel ne fonctionne

Un homme de cinquante-huit ans se présente aux urgences, pâle et essoufflé. Le brassard ne donne rien. Le pouls radial est imperceptible. Au stéthoscope, ni B1 ni B2, mais un ronflement continu. Ce patient n'est pas en arrêt : il porte un dispositif d'assistance ventriculaire gauche (LVAD, left ventricular assist device), pompe à flux continu qui aspire le sang du ventricule gauche par une canule apicale et le réinjecte dans l'aorte ascendante par un greffon de sortie.

Indications, sélection et technique d'implantation relèvent du cours consacré à l'indication et à l'implantation de l'assistance ventriculaire gauche. Celui-ci s'adresse au médecin qui prend en charge un patient déjà assisté et doit trancher devant une anomalie. Chaque complication y est présentée selon le même triptyque : fréquence chiffrée, signe d'appel, conduite à tenir.

1.1. Ce que vous ne pouvez plus faire

Sous flux continu, la valve aortique reste fermée la majeure partie du cycle : la pulsatilité artérielle s'efface. Trois conséquences pratiques.

  • La pression artérielle ne se mesure pas au brassard automatique mais au Doppler manuel, brassard dégonflé lentement : le premier bruit perçu est la pression artérielle moyenne. Cible 70-80 mmHg, jamais plus de 90 — l'hypertension est le principal facteur modifiable d'accident vasculaire cérébral et de dysfonction de pompe.
  • L'auscultation cardiaque ne renseigne plus : le bruit de la pompe masque tout. Sa disparition, elle, signe l'arrêt du dispositif — urgence absolue, dont la conduite à tenir est détaillée au paragraphe 1.3.
  • Saturation périphérique et remplissage capillaire sont illisibles, faute de signal pulsatile.
🎯 Le réflexe de garde à acquérir L'examen commence non par le brassard mais par la console. Quatre paramètres y figurent, dont la lecture croisée oriente vers la plupart des complications : la vitesse (tours par minute, réglée par l'équipe), le débit estimé (calculé, non mesuré), la puissance consommée par le moteur, et l'indice de pulsatilité, qui reflète la part d'éjection assurée par le ventricule natif.
Figure 1 — Le patient sous assistance : ce que l'examen classique ne dit plus, ce que dit la console

1.2. Pourquoi le débit affiché n'est pas un débit mesuré

La console n'a pas de débitmètre : elle estime le débit à partir de la vitesse, de la puissance consommée et d'un hématocrite saisi manuellement. Toute situation qui augmente la puissance sans augmenter le flux réel — un thrombus frottant dans le rotor — fait donc monter faussement le débit affiché. À l'inverse, une insuffisance aortique massive affiche un débit magnifique alors que le sang tourne en boucle sans perfuser l'organisme. Un débit rassurant n'est jamais une preuve de bonne perfusion.

1.3. Le seul geste d'extrême urgence : l'arrêt de pompe

Tout ce qui précède répète que l'absence de pouls est la règle et ne signe pas un arrêt. Il faut donc dire l'inverse avec la même netteté : la pompe peut réellement s'arrêter — défaut d'alimentation, débranchement, panne de contrôleur, thrombose massive — et c'est la seule extrême urgence de ce cours. Elle se reconnaît à trois éléments réunis : disparition du ronflement continu à l'auscultation, alarme de la console, et absence de tout signe de perfusion chez un patient inconscient.

  1. Vérifier la chaîne d'alimentation : connexions du câble percutané au contrôleur, état et charge des batteries, remplacement immédiat d'une batterie douteuse, branchement sur secteur. C'est la cause la plus fréquente et la plus vite corrigée.
  2. Vérifier le contrôleur et, si un contrôleur de secours est disponible et l'équipe formée, le remplacer selon la procédure du constructeur.
  3. Appeler sans délai le centre implanteur, joignable en permanence : lui seul connaît le dispositif, ses réglages et sa procédure de secours.
  4. Débuter le massage cardiaque externe si le patient est inconscient, sans ronflement de pompe et sans signe de perfusion. La réanimation cardio-pulmonaire n'est pas contre-indiquée chez le porteur d'assistance et elle est recommandée lorsque la pompe ne fonctionne plus : la crainte d'un arrachement de canule ne justifie pas de laisser mourir un patient dont la pompe ne tourne pas. Défibrillation, adrénaline et algorithme de réanimation suivent les règles habituelles.
⚠️ Ne jamais confondre les deux situations Chez le patient conscient, l'absence de pouls est normale : aucun geste de réanimation, on prend la pression au Doppler. Chez le patient inconscient dont la pompe est silencieuse, on vérifie connexions, contrôleur et batteries, on appelle le centre implanteur — et on masse. C'est la distinction la plus importante de ce cours.

2. Épidémiologie : que redouter, et quand ?

Le pronostic s'est transformé : depuis 2010, la survie moyenne sous assistance atteint 81 % à un an et 48 % à quatre ans, et les résultats à deux ans du HeartMate 3 approchent ceux de la transplantation. L'assistance de destination représente aujourd'hui environ 46 % des implantations : les patients vivent plus longtemps, et la prévalence des complications a mécaniquement augmenté.

Trois chiffres résument l'enjeu : 60 % des patients présentent au moins une complication liée au dispositif dans les six mois ; les réadmissions non programmées sont la règle ; et l'on distingue par convention les complications précoces (moins de 30 jours) des tardives, qui n'ont ni les mêmes causes ni le même traitement.

Figure 2 — Chronologie des complications : période précoce et période tardive

2.1. Le poids relatif de chaque complication

MOMENTUM 3, comparant la pompe centrifuge à lévitation magnétique (HeartMate 3) à la pompe axiale précédente (HeartMate II), donne les chiffres les plus solides : 2,1 hospitalisations par patient-année contre 2,7, et une part de séjours imputables au dispositif qui chute de 42 % à 31 %. La hiérarchie en est constante : saignement digestif > infection > accident vasculaire cérébral > défaillance droite > thrombose de pompe.

Les fréquences sont rassemblées dans le tableau récapitulatif de la section 12, colonne vertébrale du cours. Deux enseignements déjà. La défaillance droite domine la période précoce — elle se joue au bloc et en réanimation — tandis que saignements, infections et thrombose dominent le suivi ambulatoire. Et la génération de pompe change le risque : la lévitation magnétique a fait passer la thrombose d'un problème majeur à un événement rare, sans rien changer au saignement digestif ni aux infections du câble.

3. Défaillance ventriculaire droite : l'algorithme, pas la physiopathologie

C'est la complication précoce la plus redoutée. Son mécanisme — conditions de charge brutalement modifiées, lésion peropératoire, interdépendance ventriculaire, déplacement du septum — a été détaillé dans le cours consacré à l'implantation ; il est ici tenu pour acquis. Ce qui nous intéresse est la séquence décisionnelle au lit du malade.

3.1. Une définition opérationnelle, non clinique

La défaillance droite après assistance gauche ne se définit pas par des signes physiques mais par des besoins thérapeutiques : nécessité d'une assistance circulatoire droite, ou d'un support inotrope continu au-delà de 14 jours, ou d'une ventilation au monoxyde d'azote inhalé au-delà de 48 heures. Cette définition — INTERMACS, reprise par le consensus EACTS 2019 — est reproductible d'un centre à l'autre, mais elle est rétrospective. Au bloc, il faut des critères d'alerte immédiats.

3.2. Reconnaître la défaillance droite en salle

Le monoxyde d'azote inhalé est recommandé en postopératoire immédiat devant l'impossibilité de sevrer la circulation extracorporelle, ou la persistance plus de 15 minutes après son arrêt d'au moins deux des éléments suivants : pression artérielle moyenne < 55 mmHg ; pression veineuse centrale > 16 mmHg ; saturation veineuse mêlée < 55 % ; plus de 20 équivalents inotropes.

La pression veineuse centrale élevée contrastant avec un débit de pompe bas, sans tamponnade, est la signature hémodynamique de la défaillance droite. Retenez cette association : elle vous évitera de remplir un patient déjà congestif.

3.3. L'algorithme en six crans

La conduite à tenir suit un ordre strict, qui n'est pas décoratif : chaque étape corrige un déterminant et un seul, et l'on contrôle l'effet obtenu avant de passer à la suivante. Sauter une étape, c'est traiter la sixième cause avant la première.

Figure 3 — Algorithme de la défaillance ventriculaire droite : six crans dans un ordre strict
RangParamètre à corrigerCibleConduite selon l'écart
1Fréquence cardiaque80-100/minTrop rapide : cardioversion, magnésium, digoxine. Trop lente : stimulation double chambre, adrénaline, isoprénaline
2RythmeSinusalSi anormal : magnésium, lidocaïne, amiodarone
3Précharge (pression veineuse centrale)10-15 mmHgTrop haute : diurétiques, dialyse, diminution du débit de pompe. Trop basse : bolus de remplissage
4Contractilité (index cardiaque)2,0-4,0 L/min/m²Trop basse : inhibiteur des phosphodiestérases ou dobutamine en première intention ; l'adrénaline est réservée aux situations d'hypotension associée, en raison de son coût rythmique et métabolique
5Position du septum interventriculaire (échographie)NeutreBombement vers la gauche : DIMINUER le débit de la pompe
6PostchargeRésistances pulmonaires 40-100 ; systémiques 800-1200 dynes·s·cm⁻⁵Pulmonaires hautes : monoxyde d'azote inhalé, époprosténol, ventilation protectrice. Systémiques basses : phényléphrine, noradrénaline, vasopressine, bleu de méthylène

Si, au terme de cette séquence, la pression artérielle moyenne reste sous 50 mmHg avec un débit de pompe bas, il ne faut plus ajuster : il faut escalader vers une assistance droite.

⚠️ Le cran contre-intuitif Au cinquième rang, devant un septum qui bombe vers la gauche, la réponse correcte est de réduire le débit de la pompe — chez un patient pourtant en bas débit. Le geste juste est de baisser d'un seul palier, refaire l'image, et vérifier que le septum se recentre. Une modification de vitesse de pompe se fait toujours en lien avec le centre implanteur, sous contrôle échographique et par paliers contrôlés — jamais comme un réglage de garde à l'aveugle. C'est l'erreur la plus fréquente des équipes non entraînées.

4. Thrombose de pompe : la lactate déshydrogénase avant tout

La fréquence de la thrombose de pompe ne se cite pas sans nommer le dispositif : elle survenait chez 2 à 9 % des patients porteurs des pompes axiales de génération antérieure (HeartMate II), et est tombée au-dessous de 2 % à deux ans sous HeartMate 3 à lévitation magnétique complète. Elle siège en amont du rotor (canule d'entrée), dans le rotor lui-même (intrapump) ou en aval (greffon de sortie), et cette topographie change la présentation. Sa fréquence a chuté avec les pompes à lévitation magnétique, mais elle reste la complication dont le pronostic dépend le plus du délai de reconnaissance.

4.1. Facteurs de risque

Le registre INTERMACS identifie plusieurs déterminants indépendants du remplacement de pompe ou du décès par thrombus — le plus instructif étant biologique.

Facteur de risqueRapport de risqueCommentaire
Lactate déshydrogénase élevée au premier mois3,16Le plus fort prédicteur — un marqueur d'hémolyse, disponible partout
Année d'implantation plus récente1,46Reflet d'un changement de pratiques d'anticoagulation, non du dispositif
Fraction d'éjection > 20 %1,44Un ventricule qui éjecte encore modifie l'écoulement dans la canule
Âge plus jeune1,25Par tranche décroissante d'âge
Indice de masse corporelle élevé1,20

S'y ajoutent, non quantifiés : l'hypertension artérielle mal contrôlée, l'infection, l'inobservance — davantage celle de l'anticoagulation que des antiagrégants — et le type de pompe (HeartMate II > HVAD ≫ HeartMate 3) — étant entendu que le HVAD a été retiré du marché en 2021 : on n'en implante plus, mais des patients en restent porteurs et relèvent de cette hiérarchie de risque.

4.2. Signes d'appel : un faisceau, dans un ordre chronologique

La chronologie est la clé. Un thrombus formé dans le rotor ne bloque pas la pompe d'emblée : il crée d'abord une zone de turbulence où les hématies sont broyées. L'hémolyse mécanique précède le retentissement hémodynamique de plusieurs jours, et elle est cliniquement muette. Le dépistage repose sur un dosage banal.

Figure 4 — Thrombose de pompe : l'hémolyse précède le retentissement hémodynamique
OrdreSigneInterprétation
1Lactate déshydrogénase — règle unique et hiérarchisée : alerte si > 3 N ; alerte également, même sous 3 N, si la valeur double par rapport à la valeur de référence du patientHémolyse intra-pompe. Toute alerte impose un contrôle rapproché à 48-72 h, pas un rendez-vous différé
2Hémoglobine libre plasmatique, hémoglobinurie (urines foncées), ictère, bilirubine libre, anémieAnémie hémolytique mécanique
3Élévation de la puissance, indice de pulsatilité modifié, alarmes, changement du bruit signalé par l'entourageLe moteur force contre une résistance. Le débit affiché monte faussement
4NT-proBNP, puis insuffisance cardiaque congestive, œdème pulmonaire, défaillance droite, syncopeRetentissement hémodynamique : thrombose pré- ou post-pompe, ou intra-pompe évoluée
5Embolie systémique : accident vasculaire cérébral, ischémie de membreMigration du thrombus

Retenez la dissociation topographique : une anémie hémolytique isolée oriente vers une thrombose intra-pompe, un tableau d'insuffisance cardiaque au premier plan vers la canule d'entrée ou le greffon de sortie. La tomodensitométrie injectée visualise les canules et recherche un défaut de positionnement ou une plicature. Le test de montée en vitesse (ramp study) fait partie de l'exploration standard d'une suspicion de thrombose : sous contrôle échographique, on augmente la vitesse par paliers ; normalement le diamètre télédiastolique du ventricule gauche diminue à chaque palier, et l'absence de réduction du diamètre télédiastolique à l'accélération est un argument fort de dysfonction de pompe. Il se réalise avec le centre implanteur, jamais seul.

4.3. Conduite à tenir

Trois options se hiérarchisent selon la gravité et la réponse :

  • Renforcement de l'anticoagulation : héparine non fractionnée en relais des antivitamines K, avec surveillance rapprochée de la lactate déshydrogénase. Option des formes frustes prises tôt ; le succès se juge sur la décroissance du marqueur.
  • Thrombolyse intraveineuse ou par cathétérisme sélectif : réservée aux équipes expertes, avec un risque hémorragique majeur chez des patients anticoagulés et porteurs d'une maladie de Willebrand acquise.
  • Remplacement de pompe, ou correction d'une canule d'entrée ou d'un greffon de sortie mal positionnés : référence en cas d'hémolyse persistante, de dégradation hémodynamique ou d'échec médical.

Cet éventail n'existe que si l'on a reconnu tôt : un patient en choc cardiogénique sur pompe thrombosée n'a plus qu'une option, et elle est chirurgicale.

5. Complications hémorragiques : le dilemme insoluble

La moitié des patients assistés présente au moins un événement hémorragique. La répartition est stéréotypée : 24 % de saignements digestifs, 14 % d'épistaxis, 10 % d'hémorragies cérébrales. S'y ajoutent en périopératoire les saignements chirurgicaux : 50 à 85 % de patients transfusés, 30 % repris pour hémostase, le seuil décisionnel étant un drain thoracique supérieur à 200 cc par heure après correction de la coagulopathie.

5.1. Le saignement digestif : première cause de réhospitalisation

Son incidence varie de 5 à 34 % selon les séries et atteint à deux ans 24,5 % avec le HeartMate 3 contre 30,9 % avec le HeartMate II dans MOMENTUM 3 — ces deux chiffres ne sont pas les bornes d'une fourchette mais les taux des deux bras de l'essai : le saignement digestif est la complication que la lévitation magnétique n'a presque pas fait reculer. Sa particularité déroutante : dans 30 à 50 % des cas, aucune étiologie n'est retrouvée malgré une exploration complète. Ce n'est pas un défaut de l'endoscopiste, c'est la maladie elle-même.

Figure 5 — Pourquoi le patient assisté saigne : cisaillement, Willebrand acquis, angiodysplasies

5.2. Trois mécanismes qui se combinent

Le traitement antithrombotique est le premier facteur — le seul sur lequel on agisse directement. L'essai randomisé ARIES-HM3 a montré, chez les porteurs de HeartMate 3, que la suppression de l'aspirine réduisait les événements hémorragiques sans augmenter les événements thrombotiques.

Le syndrome de Willebrand acquis. Le flux continu impose au sang des forces de cisaillement considérables. Le facteur Willebrand, protéine multimérique permettant l'adhésion plaquettaire au sous-endothélium, se déplie sous la contrainte et expose son site de clivage à la métalloprotéase ADAMTS-13. Les multimères de haut poids moléculaire — les plus hémostatiques — sont détruits. Le patient saigne alors que temps de céphaline activée, taux de prothrombine et plaquettes sont normaux : le bilan de coagulation standard est aveugle à ce désordre.

Les angiodysplasies, mécanisme le plus spécifique et le plus méconnu. La réduction de la pulsatilité modifie la signalisation endothéliale digestive : l'élévation du facteur de nécrose tumorale alpha augmente la génération de thrombine et abaisse l'angiopoïétine-1 ; la thrombine stimule à son tour la libération d'angiopoïétine-2, d'où une prolifération endothéliale anarchique. D'où des malformations vasculaires multiples, disséminées, préférentiellement grêliques — hors de portée d'une endoscopie haute et d'une coloscopie.

5.3. Conduite à tenir devant un saignement digestif

  • Stabiliser : transfuser selon la tolérance, en sachant que chaque transfusion immunise un candidat potentiel à la greffe.
  • Suspendre l'anticoagulation le temps strictement nécessaire — en pratique 24 à 72 heures, jusqu'à l'hémostase endoscopique ou l'arrêt de l'extériorisation : cette fenêtre expose à la thrombose de pompe et doit être datée dans le dossier.
  • N'antagoniser que si le pronostic vital est en jeu. La vitamine K et surtout les concentrés de complexe prothrombinique sont réservés à l'hémorragie massive ou incontrôlée ; la décision se prend avec le centre implanteur. On ne réverse pas un INR à 3 chez un patient hémodynamiquement stable : l'antagonisation crée un état procoagulant chez un porteur de matériel.
  • Explorer : endoscopie haute puis basse ; si négatives et récidive, vidéocapsule ou entéroscopie à la recherche d'angiodysplasies grêliques.
  • Reprendre l'anticoagulation dès que possible — habituellement dans les 48 à 96 heures, sans dose de charge, éventuellement à cible d'INR abaissée (2 à 2,5), et sans antiagrégant chez les porteurs de HeartMate 3. Le retard de reprise est la cause évitable la plus fréquente de thrombose de pompe.
  • Si récidives multiples : octréotide, thalidomide ou danazol — niveau de preuve limité — et réduction de vitesse pour restaurer une part de pulsatilité.
⚠️ Le dilemme permanent Le saignement n'est pas un effet indésirable du traitement anticoagulant : il est une conséquence directe du dispositif. On ne le supprimera donc pas en ajustant l'INR. À un bout, la thrombose de pompe ; à l'autre, l'hémorragie. Le réglage de l'anticoagulation ne résout pas le problème — il choisit seulement le risque que l'on préfère courir.

6. Accidents vasculaires cérébraux

Ils surviennent chez 10 à 15 % des patients, ischémiques comme hémorragiques, et constituent la complication la plus redoutée en termes de handicap résiduel. L'analyse de la cohorte MOMENTUM 3 donne un résultat qui déroute : parmi toutes les variables testées — âge, sexe, indication de destination, antécédent d'accident vasculaire cérébral ou de fibrillation atriale, fermeture de l'auricule, saignement digestif, infection, aspirine et INR à 30 jours — seule la randomisation vers la pompe à lévitation magnétique réduisait significativement le risque.

Ce résultat se lit avec prudence : il provient d'un essai où la pression artérielle était étroitement surveillée et les cibles d'anticoagulation respectées. Il ne signifie pas que le contrôle tensionnel est inutile — les registres observationnels montrent une relation forte entre pression artérielle moyenne élevée et accident vasculaire cérébral. Il signifie que, à contrôle tensionnel et anticoagulation corrects, c'est la conception de la pompe qui fait la différence, en supprimant les zones de stagnation où naissent thrombose et embolie.

Conduite à tenir. Devant tout signe neurologique aigu, la tomodensitométrie cérébrale sans injection est l'examen de première intention — l'imagerie par résonance magnétique est contre-indiquée par le dispositif. En cas d'hémorragie, on réverse l'anticoagulation, décision difficile puisqu'elle expose à la thrombose de pompe. En cas d'ischémie, la thrombolyse intraveineuse est en pratique contre-indiquée ; le traitement endovasculaire reste possible et se discute sans délai. La prévention repose sur un trépied : INR cible 2 à 3, contrôle strict de la pression artérielle moyenne, traitement de tout foyer infectieux.

7. Complications infectieuses

Elles sont la deuxième cause de décès chez les patients ayant survécu aux six premiers mois et l'une des principales causes de réadmission ; environ la moitié des patients en présentera une. Selon le registre INTERMACS, les plus fréquentes sont la pneumonie et la septicémie, puis les infections du site d'implantation ; celles de la pompe et de la poche sont rares mais graves.

7.1. Trois catégories, trois pronostics

CatégorieSiègeSignes d'appelConduite à tenir
Orifice de sortie du câble (driveline)Trajet cutané du câbleÉrythème, douleur, écoulement purulent, bourgeon inflammatoirePrélèvements ; antibiothérapie guidée ; soins locaux ; immobilisation rigoureuse du câble, la traction répétée étant la cause première
PocheLoge du dispositifCollection, fièvre, syndrome inflammatoire, parfois pauci-symptomatiqueTomodensitométrie à la recherche de collections ; incision, drainage, débridement
Pompe et/ou canuleSurfaces internes en contact avec le sangBactériémie récidivante, embolies septiques, végétationsAntibiothérapie prolongée ; révision voire explantation ; transplantation à discuter

Le principe : antibiothérapie à large spectre d'emblée, secondairement adaptée aux prélèvements, associée au contrôle chirurgical du foyer. Une infection non contrôlée est l'un des rares motifs de retrait du dispositif ; elle est de surcroît un facteur de risque de thrombose de pompe et d'accident vasculaire cérébral — traiter l'infection, c'est prévenir ces deux complications.

7.2. Germes attendus, durées, antibiothérapie suppressive

La documentation microbiologique commande tout : prélever avant de traiter — prélèvement profond de l'orifice (et non un simple écouvillonnage de surface, qui ne ramène que la flore cutanée), hémocultures répétées, prélèvements peropératoires multiples. Les germes sont stéréotypés : staphylocoques à coagulase négative et Staphylococcus aureus en tête, puis les bacilles à Gram négatifPseudomonas aeruginosa au premier rang, avec les entérobactéries —, et enfin Candida, rare mais de pronostic redoutable sur les infections de poche et de pompe.

  • Traitement probabiliste : couverture large d'emblée incluant le staphylocoque méticillino-résistant et le bacille à Gram négatif, adaptée à l'écologie du service, puis désescalade sur les prélèvements. Une couverture antifongique se discute devant une infection de poche ou de pompe et chez le patient fragilisé.
  • Durées : de l'ordre de deux semaines pour une infection superficielle de l'orifice de câble ; quatre à six semaines, au moins initialement par voie intraveineuse, pour une infection profonde du trajet, de la poche ou de la pompe, et pour toute bactériémie.
  • Antibiothérapie suppressive au long cours, par voie orale : indiquée quand le matériel infecté ne peut pas être retiré — c'est-à-dire presque toujours, l'explantation ne s'envisageant qu'en cas de récupération ventriculaire ou de transplantation. Elle est poursuivie tant que le dispositif est en place, avec surveillance de la tolérance et du risque d'émergence de résistances.
  • Contrôle chirurgical du foyer : drainage, débridement, reprise et repositionnement du trajet du câble. Un antibiotique ne stérilise jamais un matériel à lui seul.
  • Une infection de pompe ou de canule non contrôlée fait discuter la transplantation comme seule solution définitive.

8. Valvulopathies sous assistance : ce qui change

La quantification des fuites aortique, tricuspide et mitrale relève des cours de valvulopathies. Ce qui nous occupe est ce que l'assistance modifie — histoire naturelle, conséquence hémodynamique propre, décision d'un geste concomitant.

8.1. Insuffisance aortique de novo : la fuite qui annule la pompe

C'est la valvulopathie caractéristique de l'assistance de longue durée. La pompe déchargeant le ventricule, la pression intraventriculaire chute tandis que la pression aortique reste élevée en permanence : la valve aortique ne s'ouvre plus, ou par intermittence. Privées de mouvement sous un gradient continu, les sigmoïdes fusionnent au niveau commissural. Une fuite apparaît ou s'aggrave, et sa prévalence croît avec la durée d'assistance.

La conséquence hémodynamique est spécifique : le sang éjecté dans l'aorte reflue dans le ventricule gauche, où la pompe le reprend aussitôt. Il s'établit une circulation en boucle fermée entre pompe, aorte et ventricule. Le débit affiché reste excellent ; le débit efficace, celui qui perfuse les organes, s'effondre. Le registre INTERMACS le confirme : à tous les temps du suivi, les patients porteurs d'une fuite modérée à sévère avaient un débit cardiaque plus bas, un NT-proBNP plus élevé et davantage d'insuffisance mitrale significative.

Figure 6 — Insuffisance aortique de novo : la circulation en boucle fermée

Reconnaître. À l'échographie, la fuite est holodiastolique et continue puisque le gradient aorto-ventriculaire ne s'annule jamais. Les signes indirects sont précieux : valve qui ne s'ouvre à aucun cycle, dilatation ventriculaire gauche réapparaissant malgré une vitesse correcte, discordance entre l'excellence du débit affiché et la médiocrité clinique. Le test de montée en vitesse (ramp study) démasque la fuite : augmenter la vitesse aggrave la régurgitation au lieu de décharger le ventricule.

Traiter. La décision difficile se pose lorsqu'une fuite est déjà présente à l'implantation. Le geste concomitant a un coût immédiat : dans l'analyse INTERMACS, le remplacement valvulaire aortique concomitant était associé à une surmortalité précoce ajustée d'environ 48 % (rapport de risque 1,48 ; intervalle de confiance à 95 % 1,15-1,89 ; p = 0,002), et les courbes divergent nettement dans les trois premiers mois. Mais conditionnée aux patients vivants à 90 jours, l'analyse montre que les courbes se rejoignent (p = 0,27). La fermeture pure de la valve fait moins bien que la réparation ou le remplacement. En cas de fuite tardive, les options percutanées — prothèse occlusive de la valve, implantation valvulaire aortique par cathéter — évitent une réintervention lourde, mais reposent sur des séries limitées, avec un risque de migration et de thrombose de prothèse majoré par le flux continu.

Quand intervient-on ? La quantification est piégeuse sous assistance : la fuite étant continue, le temps de demi-décroissance de pression et la pente de décroissance perdent leur valeur habituelle, et les indices volumétriques sont faussés par la recirculation. On se fonde donc sur un faisceau : largeur du jet rapportée à la chambre de chasse, comportement de la fuite au test de montée en vitesse, et surtout écart entre le débit de pompe affiché et le débit systémique réel. En pratique, une fuite modérée à sévère est tenue pour significative, et l'on intervient lorsqu'elle s'accompagne d'un retentissement : congestion, dilatation ventriculaire gauche croissante malgré une vitesse correcte, NT-proBNP en hausse, discordance entre un débit affiché excellent et un patient médiocre. Une fuite modérée bien tolérée se surveille — échocardiographie rapprochée, pression artérielle moyenne strictement tenue sous 80 mmHg, l'hypertension accélérant la dégradation valvulaire.

8.2. Insuffisance tricuspide : la plastie systématique n'apporte rien

Faut-il réparer une fuite tricuspide à l'implantation, pour prévenir la défaillance droite ? La réponse des grandes bases est non, sauf fuite sévère. La plastie concomitante ne réduit ni la mortalité précoce ni le besoin d'assistance droite, et elle augmente les complications postopératoires : insuffisance rénale, dialyse, réinterventions, durée de séjour. Les courbes de survie sont superposables pour les fuites minimes et modérées. Il faut dire les choses avec la prudence qu'imposent les données : les registres ne montrent pas de bénéfice de survie, et le sous-groupe « fuite sévère » relève d'analyses exploratoires. L'indication reste donc discutée, limitée aux fuites sévères, posée sur avis chirurgical, avec un niveau de preuve faible. Un échec de plastie n'augmente pas la mortalité mais s'accompagne de davantage d'hospitalisations pour insuffisance cardiaque.

8.3. Insuffisance mitrale résiduelle : un marqueur de gravité

Contrairement aux deux précédentes, l'insuffisance mitrale s'améliore le plus souvent sous assistance : la décharge ventriculaire réduit la traction sur l'appareil sous-valvulaire et la dilatation de l'anneau. Sa prévalence chute d'environ 43 % avant implantation à 5-9 % après, et l'amélioration se maintient à 24 mois. La question n'est donc pas de la traiter, mais de savoir ce que signifie sa persistance.

Or sa persistance est un marqueur pronostique redoutable : pressions pulmonaires et capillaires plus élevées, réhospitalisation plus précoce (62 jours contre 103) et surtout délai jusqu'au décès très raccourci (80 jours contre 421). Les prédicteurs sont une fuite sévère avant implantation (rapport de cotes 2,30) et un ventricule gauche plus dilaté. Elle est donc moins une cible thérapeutique qu'un signal d'alarme imposant de rechercher un défaut de décharge : vitesse insuffisante, canule mal positionnée, défaillance droite associée.

9. Troubles du rythme : fréquents, bien tolérés, mais péjoratifs

Les troubles du rythme ventriculaire concernent 20 à 50 % des patients assistés. Leur particularité est déconcertante : ils sont souvent bien tolérés, parce que la pompe continue de vider le ventricule gauche indépendamment de sa contraction et maintient la perfusion cérébrale. On voit ainsi des patients conscients et parlants en tachycardie ventriculaire soutenue depuis plusieurs heures. Les caractéristiques électrophysiologiques de ces arythmies relèvent du cours de rythmologie ; ce qui compte ici est leur signification.

Car cette bonne tolérance ne doit pas rassurer : la survenue d'un trouble du rythme ventriculaire multiplie par sept le risque de décès. Le mécanisme est indirect — l'arythmie prive le ventricule droit de sa contraction organisée et précipite la défaillance droite. Un antécédent d'arythmie ventriculaire avant l'implantation est le principal facteur de récidive après. L'essai randomisé PIVATAL teste l'hypothèse qu'une ablation prophylactique réalisée au moment de l'implantation réduirait ce risque ; ses résultats intermédiaires confirment que ces patients récidivent tôt et de plus en plus souvent avec le temps, que les récidives augmentent le risque de décès et de défaillance droite, et que l'ablation peropératoire ne semble pas majorer le risque opératoire. La conclusion définitive n'est pas disponible.

Conduite à tenir devant une arythmie ventriculaire chez un patient assisté — dans cet ordre :

  1. Chercher un événement de succion (suction event) : une aspiration excessive plaque la paroi ventriculaire ou le septum contre la canule d'entrée et déclenche l'arythmie. Le traitement est le remplissage et la réduction de vitesse — pas l'anti-arythmique.
  2. Corriger les facteurs favorisants : hypovolémie, hypokaliémie, hypomagnésémie, ischémie, infection.
  3. Traitement anti-arythmique : bêtabloquant, amiodarone.
  4. Choc électrique externe si mauvaise tolérance ou échec — la bonne tolérance autorise à prendre le temps de corriger la cause.
  5. Discuter l'ablation si récidives ; vérifier le défibrillateur implanté.

Que faire du défibrillateur implanté ? Son bénéfice en survie n'est pas démontré une fois la pompe en place, puisque la perfusion cérébrale est maintenue pendant l'arythmie : on le laisse habituellement en place lorsqu'il préexiste, et son implantation de novo se discute au cas par cas. Deux points pratiques. D'abord reprogrammer : allonger les délais de détection et relever les zones de fréquence, pour éviter des chocs inutiles sur des arythmies bien tolérées. Ensuite, devant des chocs itératifs, ne pas se contenter de majorer l'anti-arythmique : chercher une succion, un désordre ionique, une infection, une thrombose ; chez un patient conscient et stable, la désactivation temporaire de la fonction choc, sous surveillance et en lien avec le rythmologue, est licite le temps de traiter la cause.

Les arythmies supraventriculaires, fibrillation atriale en tête, sont également fréquentes : moins lourdes de conséquences, elles compromettent néanmoins le remplissage ventriculaire droit et majorent le risque embolique.

10. Autres complications à connaître

  • Dysfonction du dispositif hors thrombose (< 5 %) : modification inexpliquée de la vitesse, du débit, de la puissance ou de l'indice de pulsatilité. Vérifier l'hydratation, rechercher un mauvais positionnement ou une plicature de canule ; remplacement parfois nécessaire.
  • Événement de succion : chute brutale du débit avec alarme, souvent déclenchée par une déplétion ou une défaillance droite. Réponse : réduire la vitesse et remplir.
  • Hypertension artérielle : facteur d'accident vasculaire cérébral, de dysfonction de pompe et de fuite aortique — et le principal facteur modifiable. Cible de pression artérielle moyenne 70-80 mmHg au Doppler. Avec quoi l'atteindre : on ne crée pas un traitement à part, on poursuit celui de l'insuffisance cardiaque — inhibiteur de l'enzyme de conversion ou antagoniste des récepteurs de l'angiotensine, bêtabloquant, antagoniste des récepteurs minéralocorticoïdes, diurétique de l'anse selon la volémie ; un inhibiteur calcique dihydropyridinique en appoint si la cible n'est pas atteinte. Éviter les vasodilatateurs d'action brutale, qui exposent à l'événement de succion.
  • Chirurgie non cardiaque et gestes invasifs : situation fréquente et à anticiper. Gestion de l'anticoagulation décidée avec le centre implanteur (poursuite pour les gestes à faible risque hémorragique, relais par héparine pour les autres, jamais une fenêtre prolongée sans relais) ; antibioprophylaxie couvrant le staphylocoque avant tout geste potentiellement bactériémique ; monitorage sans pouls — pression artérielle sanglante ou Doppler, l'oxymétrie de pouls et le brassard automatique étant inutilisables ; protection du câble, batteries de secours disponibles, bistouri monopolaire à éviter à proximité du dispositif ; et un contact du centre implanteur joignable pendant toute la procédure.
  • Fin de vie et désactivation du dispositif : l'assistance est un traitement de suppléance, et son arrêt est une décision médicale légitime lorsque le projet thérapeutique s'achève. Elle s'anticipe avec le patient et sa famille — idéalement dès l'implantation, pour ne pas avoir à en parler dans l'urgence —, se prend collégialement avec le centre implanteur, et s'accompagne d'une sédation adaptée et de la désactivation préalable de la fonction de choc du défibrillateur.
  • Insuffisance rénale et défaillance multiviscérale : fréquentes en périopératoire, elles pèsent lourd sur la mortalité précoce.
  • Hémolyse non thrombotique : lactate déshydrogénase élevée sans autre argument pour un thrombus, notamment si la canule est mal orientée.
  • Complications psychosociales : dépression, anxiété, épuisement de l'aidant, inobservance — un patient qui ne prend plus son anticoagulant thrombose sa pompe.

11. Surveillance au long cours

La prévention repose sur une surveillance codifiée, où chaque paramètre a une cible et une signification propre.

ParamètreCibleCe que sa dérive annonce
INR sous antivitamine K ; antiagrégantINR 2 à 3 ; aspirine historiquement 80-325 mg/j, suppression validée avec le HeartMate 3 (ARIES-HM3)INR trop bas : thrombose de pompe. Trop haut : hémorragie cérébrale
Lactate déshydrogénaseRègle unique : alerte si > 3 N ; alerte également, même sous 3 N, si la valeur double par rapport à la valeur de référence du patient. Toute alerte impose un contrôle à 48-72 hThrombose de pompe, avec plusieurs jours d'avance
Hémoglobine ; pression artérielle moyenne au DopplerHémoglobine stable ; pression 70-80 mmHg, jamais > 90Saignement occulte, hémolyse ; accident vasculaire cérébral, fuite aortique, dysfonction de pompe
Console : vitesse, débit estimé, puissance, indice de pulsatilitéStabilité par rapport aux valeurs de référence du patientThrombose, succion, dysfonction, fuite aortique
Échocardiographie : septum, valve aortique, ventricule droit, valve mitraleSeptum neutre, ouverture aortique intermittenteDéfaillance droite, fuite aortique de novo, défaut de décharge
Orifice de sortie du câbleSec, non inflammatoire, câble immobiliséInfection de câble, puis de poche, puis de pompe
Matériel : batteries, contrôleur, contrôleur de secours, numéro du centre implanteurBatteries chargées et testées, contrôleur de secours disponible, patient et entourage entraînés à la procédure d'alarmeArrêt de pompe — la seule extrême urgence du sujet (voir 1.3)

S'y ajoute l'éducation thérapeutique, qui n'est pas un supplément d'âme : le patient et son entourage doivent savoir reconnaître un changement de bruit de la pompe, la couleur des urines, une alarme de la console — et savoir qu'ils ne doivent jamais interrompre l'anticoagulation d'eux-mêmes.

12. Tableau récapitulatif : fréquence, signe d'appel, conduite à tenir

ComplicationFréquence et délaiSigne d'appelConduite à tenir
Saignement chirurgicalTransfusion 50-85 %, reprise 30 % — périopératoireChute de l'hémoglobine ; drain thoracique > 200 cc/h, persistant après correction de la coagulopathieCorrection de la coagulopathie, transfusion ; réexploration si le débit persiste
Infection≈ 50 % à 1 an — pneumonie et septicémie surtout précoces et périopératoires ; infection de l'orifice de câble surtout tardive, d'incidence croissante avec la durée d'assistanceÉrythème et écoulement de l'orifice, fièvre, hémocultures ; scanner pour les collectionsPrélever avant de traiter ; antibiothérapie large (staphylocoque, bacille à Gram négatif) puis adaptée ; 2 semaines si superficielle, 4-6 semaines si profonde ; drainage, débridement ; suppression au long cours si le matériel reste en place ; révision ou explantation
Saignement digestif5-34 % — tardiveMéléna, anémie, souvent sans cause retrouvéeSuspension transitoire de l'anticoagulation ; endoscopies puis vidéocapsule ; reprise précoce ; arrêt de l'aspirine
Thrombose de pompe2-9 % avec les pompes axiales de génération antérieure ; < 2 % sous HeartMate 3 — tardiveLactate déshydrogénase > 3 N, ou doublée même sous 3 N ; urines foncées, puissance en hausse, insuffisance cardiaque congestiveContrôle à 48-72 h devant toute alerte ; héparine ; test de montée en vitesse ; thrombolyse en centre expert ; remplacement de pompe ou correction d'une canule mal positionnée
Défaillance ventriculaire droite10-40 % toutes sévérités confondues, dont environ 15-25 % de formes sévères (assistance droite, inotropes > 14 j ou monoxyde d'azote > 48 h) — précoce +++Inotropes > 14 j, monoxyde d'azote > 48 h, index cardiaque bas avec pression veineuse centrale élevée sans tamponnadeAlgorithme en six crans ; vasodilatateurs pulmonaires ; ECMO veino-artérielle ; assistance droite
Accident vasculaire cérébral10-15 % — précoce et tardiveDéficit neurologique aigu ; tomodensitométrie sans injectionRéversion de l'anticoagulation si hémorragie ; traitement endovasculaire possible si ischémie
Troubles du rythme ventriculaire20-50 %Souvent bien tolérés ; alarmes du défibrillateurChercher succion et désordres ioniques ; bêtabloquant, amiodarone ; choc si mal tolérés ; ablation si récidives
Insuffisance aortique de novoCroissante avec la duréeValve qui ne s'ouvre jamais, fuite holodiastolique, débit affiché élevé mais patient congestifTest de montée en vitesse ; geste concomitant si fuite préexistante ; options percutanées si fuite tardive
Dysfonction du dispositif hors thrombose< 5 %Modification de vitesse, débit, puissance ou indice de pulsatilitéHydratation ; correction d'un mauvais positionnement ; remplacement
Arrêt de pompeRare — à tout momentDisparition du ronflement continu, alarme de la console, patient inconscient sans signe de perfusionConnexions, contrôleur, batteries ; appel immédiat du centre implanteur ; massage cardiaque externe si la pompe est arrêtée et le patient inconscient — il n'est pas contre-indiqué

13. Points clés à retenir

⭐ Points clés à retenir
  • Pression artérielle au Doppler manuel (valeur moyenne, cible 70-80 mmHg), auscultation muette : l'examen commence par la console.
  • Absence de pouls chez un patient conscient = situation normale. Mais devant un patient inconscient, sans ronflement de pompe et sans signe de perfusion : connexions, contrôleur, batteries, appel du centre implanteur — et massage cardiaque externe, qui n'est pas contre-indiqué.
  • Le débit affiché est calculé, pas mesuré : il monte faussement en cas de thrombose et reste excellent en cas d'insuffisance aortique massive. Il ne prouve jamais une bonne perfusion.
  • 60 % des patients ont une complication dans les six mois ; hiérarchie des réhospitalisations : saignement digestif > infection > accident vasculaire cérébral > défaillance droite > thrombose.
  • La défaillance droite se définit par des besoins : assistance droite, inotropes au-delà de 14 jours, monoxyde d'azote au-delà de 48 heures. Signature hémodynamique : pression veineuse centrale élevée, index cardiaque bas, sans tamponnade.
  • Son algorithme suit six crans dans l'ordre : fréquence, rythme, précharge, contractilité, position du septum, postcharge — on vérifie l'effet avant de passer au suivant.
  • Devant un septum bombant vers la gauche, on diminue le débit de la pompe, même chez un patient en bas débit — par paliers, sous contrôle échographique, en lien avec le centre implanteur.
  • La lactate déshydrogénase monte plusieurs jours avant tout retentissement hémodynamique : premier signal de thrombose de pompe. Règle unique : alerte si > 3 N, alerte aussi si la valeur double même sous 3 N — et toute alerte impose un contrôle à 48-72 h.
  • Le saignement digestif est la première cause de réhospitalisation ; dans 30 à 50 % des cas aucune étiologie n'est retrouvée — Willebrand acquis et angiodysplasies.
  • L'insuffisance aortique de novo fait tourner le sang en boucle : débit affiché excellent, débit efficace nul. Le geste concomitant coûte une surmortalité précoce, mais les courbes se rejoignent au-delà de 90 jours.
  • Les arythmies ventriculaires sont fréquentes et souvent bien tolérées, mais multiplient par sept le risque de décès. Chercher d'abord un événement de succion.

14. Pièges fréquents

⚠️ Pièges fréquents
  • Conclure à un arrêt cardiaque devant l'absence de pouls et de bruits du cœur chez un patient conscient. C'est la situation normale sous flux continu. Le vrai signe d'arrêt est la disparition du ronflement et l'alarme de la console.
  • L'erreur symétrique, tout aussi grave : refuser le massage cardiaque externe à un patient assisté inconscient dont la pompe s'est arrêtée. La réanimation cardio-pulmonaire n'est pas contre-indiquée sous assistance ; elle est indiquée dès lors que la pompe ne fonctionne plus et qu'il n'y a aucun signe de perfusion — après vérification des connexions, du contrôleur et des batteries, et appel du centre implanteur.
  • Modifier soi-même la vitesse de la pompe. Baisser le débit devant un septum dévié est la bonne décision, mais elle se prend par paliers, sous contrôle échographique et en lien avec le centre implanteur — jamais comme un réglage de garde à l'aveugle.
  • Se rassurer sur un débit affiché élevé. Il est calculé à partir de la puissance : une thrombose le fait monter faussement, une insuffisance aortique le déconnecte de la perfusion réelle.
  • Mesurer la pression artérielle au brassard automatique et conclure à une hypotension. Il faut un Doppler manuel, et le chiffre obtenu est une pression moyenne.
  • Augmenter la vitesse de la pompe devant un bas débit avec défaillance droite. Si le septum bombe vers la gauche, la bonne réponse est de la diminuer.
  • Remplir un patient dont la pression veineuse centrale est à 18 mmHg. La précharge n'est corrigée à la hausse que si elle est basse.
  • Ignorer une lactate déshydrogénase élevée chez un patient asymptomatique. C'est la fenêtre d'avance que l'on cherche : à ce stade, l'héparine peut encore suffire.
  • Se rassurer devant une endoscopie normale après un saignement digestif : dans 30 à 50 % des cas rien n'est trouvé, et les angiodysplasies sont souvent grêliques.
  • Croire qu'un bilan de coagulation normal exclut un trouble de l'hémostase : le Willebrand acquis est invisible au temps de céphaline, au taux de prothrombine et aux plaquettes.
  • Choquer d'emblée une tachycardie ventriculaire bien tolérée. Chercher d'abord succion, hypovolémie, hypokaliémie : la pompe maintient la perfusion et laisse le temps de raisonner.
  • Réparer systématiquement une insuffisance tricuspide à l'implantation. Hors fuite sévère, la plastie concomitante n'apporte aucun bénéfice et augmente les complications postopératoires — et même en cas de fuite sévère, le bénéfice de survie n'est pas démontré : l'indication est chirurgicale, à niveau de preuve faible.

Sources

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Cours de la Pr Ag Yosra Messaoudi, Faculté de Médecine de Sousse.

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